Entretien avec Dominique de Villepin : Le Soleil noir de la puissance, c'est l'envers du décor

Dominique de Villepin présente son livre à la librairie Decitre Part-Dieu jeudi à 17 heures. "Le Soleil noir de la puissance" est le deuxième d'une trilogie consacrée à l'Empereur. Mais au fil de la conversation, les vieux démons ressurgissent. Et l'on ne peut s'empêcher de parler de l'exercice du pouvoir en France, ou des "écrans de fumée" de la politique actuelle.

Lyon Capitale : C'est votre deuxième ouvrage sur Napoléon, le troisième est en préparation, pourquoi ce personnage vous fascine-t-il à ce point ?
Dominique de Villepin : C'est moins le personnage que la période, celle où on est entre deux mondes, l'ancien régime et le nouveau. Toute la question pour Bonaparte est de savoir comment apprivoiser ce feu révolutionnaire, transformer cette énergie de plus en plus violente en quelque chose d'autre. Comment donner un gouvernement à la France. Tout le génie de Bonaparte est de poser les fondements de la France moderne, de doter notre pays d'institutions : le Code Civil, la méritocratie symbolisée par la Légion d'Honneur, la mise en place des préfets, d'une organisation économique et financière moderne. Il a l'ambition d'ancrer notre pays dans la stabilité.

Ce livre parle de la décennie triomphale, c'est aussi la période qui précède la chute.
Dans cette ascension il y a déjà les ressorts de la chute. Il y a cette fragilité, cette précarité que l'on sent à la fois chez l'homme Bonaparte et dans la situation générale du pays. Le soleil noir de la puissance c'est tout cet envers du décor. L'exil d'un collégien venu de Corse qui débarque à Autun qui souffre des quolibets de ses camardes et qui dit à Bourienne "je ferai à tes français tout le mal que je pourrai". Puis la campagne d'Italie. Il a une conscience aiguë de la fragilité, de la précarité du pouvoir qui le pousse à la course en avant. Il aurait dû à ce moment-là tout faire poru consolider son pouvoir, mais il n'a pas les hommes pour le faire. Il est pris entre deux feux : une ambition de conquête et le désir de faire passer les idées nouvelles de la Révolution. Du coup il ne trouve pas les bases d'une légitimité ni en France, ni à l'extérieur des frontières

Est-ce c'est lui qui fait l'histoire ou est-ce qu'il en est prisonnier ?
Il est entre les deux. Il a un sentiment d'impunité, de prédestination, il a du mal à concevoir les limites de son ambition. Il est aveugle. Il ne voit pas les pièges s'ouvrir, les réticences s'organiser, les coalitions s'accroître. Sa première qualité était pourtant sa capacité de se changer avant de changer la France. Il voulait rassembler, réconcilier. A un moment donné tout se bloque.

Est-ce que ce n'est pas le propre du pouvoir d'isoler ?
Oui, il y a une différence entre la conquête et l'exercice du pouvoir. La conquête du pouvoir est toujours une violence faite à soi-même et à l'histoire. Depuis la Révolution Française, il y a une profonde suspicion entre le pouvoir et la société. On a du mal à trouver les bases d'une relation saine, apaisée. On est dans la conquête du pouvoir permanente, dans le souci de réaffirmer une légitimité qui est contestée.

Conquérir le pouvoir ou l'exercer, est-ce que cela demande les mêmes qualités ?
Non, ce sont des qualités très différentes. Conquérir le pouvoir c'est séduire. Exercer le pouvoir c'est faire en sorte que l'action débouche sur des résultats, que les promesses soient tenues, au risque majeur de susciter des inquiétudes et des mécontentements. Mais souvetn prévaut la tentation de ne rein faire par peur de heurter les conservatismes.

Vous dites que Napoléon n'a pas réussi à mettre l'imagination au pouvoir. En quoi est-ce un problème ?
Chaque peuple a ses particularités. Nous somme un pays qui se pose des questions, prompts à nous enthousiasmer. L'esprit d'absolu français nous conduit à toujours poursuivre un idéal et rarement à être capable de compromis. Là où les démocraties fonctionnent par arbitrages, nous sommes souvent dans les excès. Les passions se fondent autour d'idéologies.

Quelles leçons peut-on tirer de l'histoire napoléonienne pour aujourd'hui ?
Tout d'abord, on ne peut pas gouverner la France comme un autre pays, on ne peut pas appliquer des schémas tout faits. Le poids des hommes et des circonstances pèse lourd. Ensuite, quand nous ne sommes pas soucieux de rassembler et de concilier, nous risquons de nous fragiliser. Nous avons besoin de choisir des priorités. Dans le contexte actuel de réformes tous azimuts, je me bats pour qu'il y ait des priorités, et pour moi elles sont clairement dans le domaine économique et social. On ne peut pas se battre sur tous les fronts à la fois. Il faut se concentrer sur un certain nombre de sujets précis, clarifier en permanence l'objectif et obtenir des résultats. C'est le résultat qui crédibilise la réforme. On ne peut pas se satisfaire d'écrans de fumée. Il faut faire participer les français au changement si l'on veut qu'il se traduise par des résultats concrets pour eux.

Des priorités ? Lesquelles par exemple ?
Si en termes de pouvoir d'achat, on n'est pas capable de répondre aux attentes des français dans les prochains mois, on aura énormément de mal à crédibiliser la réforme. Ne nous trompons pas, et choisissons de privilégier ce qui encouragera la croissance, la compétitivité et contribuera à améliorer le pouvoir d'achat. C'est à cela qu'il faut donner la priorité, plutôt qu'aux réformes institutionnelles ou aux changements de politique étrangère. Pas question de diviser les français à une moment crucial de notre histoire.

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