"Klaus Barbie est coupable"

L'intégralité de ce récit est consultable sur ce site ainsi qu'un entretien de Jean-Olivier Viout, Procureur général près de la Cour d'Appel de Lyon qui était à l'époque du procès, Procureur général adjoint auprès du Procureur Pierre Truche. Ces témoignages ont aussi fait l'objet d'un supplément sur papier. Lyon Capitale est heureux d'avoir participé à ce travail de mémoire et remercie les témoins prestigieux qui ont accepté d'y contribuer.

Lundi 29 juin 1987. Nous entrons dans la dernière semaine du procès. Le Procureur Général Truche se lève pour prononcer son réquisitoire. Tout a déjà été dit sur le rôle déterminant qui a été le sien tout au long du procès. Chacune de ses interventions a été emprunte de justesse, de justice et d'humanité. L'hommage est unanime, tant du côté des parties-civiles que de la défense. Jacques Verges ne dit-il pas que Pierre Truche est son "seul adversaire" ?
Il est vrai qu'il s'est immergé dans le dossier et dans l'histoire de la seconde guerre mondiale bien avant l'ouverture du procès. Au cours de sa préparation, il a même tenu, fait exceptionnel, à rencontrer Klaus Barbie à plusieurs reprises dans sa cellule de la prison Saint-Joseph. Le réquisitoire qu'il doit prononcer ce jour constitue le point d'orgue de sa quête de justice.

Pierre Truche est face à la Cour. Il a décidé de tourner le dos au public et à la presse. C'est à trois Magistrats et à neuf jurés représentant le peuple de France qu'il s'adresse. On ne voit que sa longue crinière blanche surplombant sa robe rouge. Ses mains sont crispées, sa gorge sèche. Un Procureur Général expérimenté aurait-il le même trac qu'un jeune Avocat ?
Oui assurément. Voilà qui est réconfortant. Vraisemblablement pour les mêmes raisons que l'Avocat, le Procureur Général a entrepris d'écrire minutieusement le texte de son réquisitoire, modèle, à son image, de sobriété et de rigueur. Son obsession : prouver. Il ne doit subsister aucun doute lorsque la Cour et les jurés se retireront pour délibérer.

Premier thème de son intervention, le crime contre l'humanité, qui impose "une plongée dans l'inhumanité". Pierre Truche ne veut pas revenir sur les témoignages qui ont marqué les débats, considérant qu'ils se suffisent à eux-mêmes : "ces femmes et ces hommes ont osé venir dire en public des choses qu'ils n'avaient souvent jamais raconté à leur propre entourage. De tout cela, je ne parlerai pas. Ce n'est pas par froideur de juriste. Ce qui a été dit, vous l'avez reçu comme moi. Simplement, je n'ai pas les mots pour le dire. Mon silence à cet égard sera la manifestation du respect et de la compassion".

L'une des inconnues de ce réquisitoire était de connaître la position qui serait adoptée par le Procureur Général Truche s'agissant de la définition du crime contre l'humanité. Nous savons qu'il n'avait pas été favorable à l'élargissement de la notion de crime contre l'humanité qui avait été décidée par la Cour de Cassation.

Pierre Truche n'est pas homme à éluder les difficultés. Il explique : "Il faut ici que vous ayez présentes à l'esprit deux choses. Imaginez d'abord ce que pouvait représenter, en 1942, pour une mère juive, de porter un enfant ! Arrêtée, envoyée en déportation, ou bien on la faisait avorter, si sa grossesse était récente, ou bien elle accouchait, mais le nouveau né était aussitôt noyé. C'était donc la mort si sur son chemin elle rencontrait un nazi. Rappelez-vous maintenant le témoignage de cette déportée résistante qui vous disait : "Je savais les risques encourus et il était normal que je sois arrêtée". Pour elle, l'inhumanité serait dans le traitement infligé en raison de son opposition au IIIe Reich. Ainsi, si la résistance fut une épopée magnifique qui, pour certains, a tourné au drame, pour les juifs, il n'y avait que le drame".

Pour autant, le Procureur Général Truche a décidé de se rallier à la position de la Cour de Cassation qui a décidé d'étendre la notion de crime contre l'humanité aux combattants déportés. De cela également, il s'explique : "ma conception d'homme et de citoyen est que l'inhumanité est toujours inacceptable et doit être réprimée. C'est pourquoi, je vous dis que tout ce dont vous êtes saisis aujourd'hui est inhumain et vous devez le juger. Mais, ajoute-t-il, je souhaite que ce procès ne retombe pas totalement à la fin de ces débats et que l'on pousse la réflexion à tout ce qui est inacceptable".

Deuxième thème de son intervention, sur lequel il était attendu, l'utilité d'un tel procès 40 ans après les faits. Son explication constitue la meilleure synthèse des débats : "Le temps n'a pas joué le rôle d'oubli. Ni individuellement, ni collectivement. Les mères pleurent toujours leurs enfants. Certains déportés sont venus vous dire qu'ils ne dormaient plus depuis 40 ans. La sanction doit être utile car il faut que l'on comprenne la notion de crime contre l'humanité. Qu'elle entre dans notre civilisation".

Pierre Truche "entre" peu à peu dans le dossier. Il évoque la montée du national socialisme en Allemagne, l'avènement d'Hitler. Il revient longuement sur la doctrine nazie, lit de longs passages de Mein Kampf, donne les détails du fonctionnement de la gestapo, pour en venir à l'itinéraire d'un nazi ordinaire : Klaus Barbie. Pierre Truche ne requiert pas, il explique. Il décrit l'environnement de Klaus Barbie à Lyon, le "huit clos de l'horreur" qu'il a créé. Il cite les témoignages de l'entourage de l'accusé pour démontrer son sadisme. Nous savons que la défense de Klaus Barbie consiste à le présenter comme un policier chargé du renseignement et de la lutte contre la résistance et qu'il refuse d'endosser la responsabilité de son action contre les juifs.

Le Procureur Général entend bien répondre à ce déni de responsabilité. "Je dois vous prouver que Barbie est complice d'assassinats commis en Allemagne, qu'en envoyant des gens là-bas, il les envoyait à la mort et qu'il le savait. Bien sûr, il y eut des rescapés. C'est comme quand un terroriste jette une bombe. Parfois, il y a dix morts, parfois 100. Sur 7 531 personnes emprisonnées à Montluc par ses soins, seules 840 sont rentrées de déportation. Et si elles sont vivantes, c'est bien indépendamment de sa volonté".

30 juin 1987. Le Procureur Général Truche a requis pendant 4 heures et demie la veille. Une heure trente lui suffiront ce jour pour évoquer les faits reprochés à l'accusé et démontrer qu'il n'y a pas de place pour le doute. Didactique, il reprend chacun des points de l'accusation en commençant par la déportation des 59 victimes "individuelles". Sa démonstration achevée, il conclut, avant de passer à la suivante par une formule simple et claire : "Klaus Barbie est coupable".

S'agissant de la rafle de la rue Sainte Catherine, il concède que Klaus Barbie n'y était pas présent. Sa culpabilité résulte cependant des trois documents qu'il a signés pour rendre compte de l'opération à ses supérieurs. La question de la présence de l'accusé est également au cœur du débat relatif à la rafle des enfants d'Izieu. Le doute subsiste à ce sujet. Mais là encore, les documents sont suffisamment clairs et notamment le télex rédigé par Klaus Barbie dont la photocopie avait été produite à Nuremberg et dont Serge Klarsfeld a retrouvé l'original : "ce matin, toutes les personnes de la maison d'enfants juive d'Izieu ont été arrêtés". "Klaus Barbie est coupable". Il l'est également du convoi du 11 août 1944 sur la base des témoignages concordants.

Le moment est venu pour Pierre Truche de conclure. C'est généralement le moment le plus attendu d'un réquisitoire puisque, au terme de son intervention, le représentant du Parquet fixe le quantum de la peine demandée contre l'accusé. Pierre Truche le fera sobrement mais fermement, par une formule qui reste gravée dans l'histoire : "Je vous demande qu'à vie Barbie soit reclus".

1er juillet 1987. La parole est à la défense. Jacques Verges a convoqué à ses côtés Nabil Bouïta et Jean-Martin M'Bemba, Avocats au Barreau d'Alger pour le premier, de Brazaville pour le second. Le message est clair. Au cours de cette journée, il n'est plus question du procès Barbie mais de celui du colonialisme et de la France. Nabil Bouïta parle du sort "de tous les damnés de la terre". Il se déclare antisioniste. "Tous les arabes le sont" affirme-t-il. Il se défend bien sûr d'être antisémite, mais parle de "nazification du peuple élu". L'incident était inévitable avec certains Avocats de la partie-civile lorsqu'il compare les enfants de Sabra et Chatila aux enfants d'Izieu, ajoutant "je ne vois pas la différence entre un four crématoire et une bombe au phosphore". Les propos deviennent nauséabonds. Nous ne sommes plus dans la défense mais dans l'idéologie. La barre devient une tribune. L'Avocat ne plaide pas pour l'accusé, dont on se demande s'il l'a jamais rencontré, mais pour son propre compte. Jacques Verges est "aux anges".

C'est à présent lui qui prend la parole sur le registre de l'indignation. "Le racisme figurez-vous, nous savons ce que c'est. Nous nous inclinons devant le martyr des enfants d'Izieu car nous portons le deuil des enfants algériens... Le crime contre l'humanité ne force-t-il l'émotion, ne mérite-t-il la commémoration que lorsqu'il frappe des européens ?"

Illustrant son propos, il évoque l'indignité de la France à l'égard des Sénégalais morts pour elle. "Pas un mot de gratitude. Pas un signe de reconnaissance, et nous le regrettons parce que cet oubli nous blesse, parce qu'il nous fait douter du caractère universel de votre humanisme..." Voilà bien là la limite de la défense de rupture qui conduit à dénier au Juge le droit de juger. Mais où est donc Klaus Barbie dans tout cela ?

En guise d'ultime provocation, Jean-Martin M'Bemba affirmera que "... ce pays qui juge n'a pas forcément les mains propres..." et que "ce procès est peut-être le prétexte pour occulter certains crimes contre l'humanité". Il demandera à la Cour de condamner l'apartheid, après avoir expliqué que Klaus Barbie n'était pas raciste puisqu'il lui a serré la main lorsqu'il lui a rendu visite à la maison d'arrêt...
En résumé, l'humanité est du coté de l'accusé et de sa défense, le crime de celui des parties-civiles et de l'accusation. Est-ce la chaleur qui me provoque des nausées ?

2 juillet 1987. C'est la journée de Jacques Verges. "L'Avocat du diable" se livre à son "one man show". Le pouvoir lui appartient. Il pourra, pour une durée que lui seul choisira, s'indigner, hurler, gesticuler, débiter toutes les horreurs possibles et imaginables sans être interrompu par quiconque. Il ne s'en privera d'ailleurs pas. Jacques Verges ne défend pas, il accuse. Il ne plaide pas, il fait le procès du procès. On aurait pu imaginer une véritable défense de Klaus Barbie, mais Jacques Verges ne défend que ses propres idées. Des révélations dont il avait menacé la terre entière, ne subsistent que quelques foucades agrémentées de propos immondes, comme cette accusation, à propos de l'UGIF : "...des notables juifs impliqués dans la déportation de leurs frères". Ou ces propos terrifiants, pour contester la réalité des sévices sexuels que Barbie a fait subir à une jeune femme à l'aide d'un chien, dont il a été question au cours des débats : "La torture est liée, dans l'image, à la sexualité, mais nous savons que la perversion est étrangère aux animaux. Un homme peut prendre de force une chèvre... mais un chien ne peut prendre une chienne qu'à quatre pattes..." Il est des moments où il est pénible de porter la même robe que son adversaire. Le seul parti à prendre est celui de quitter la salle d'audience.

3 juillet 1987. Jacques Verges recommence à plaider en début de matinée. Il règne dans le prétoire une chaleur moite et oppressante. Au moment où Jacques Verges se lève pour prendre la parole, un violent orage survient. Les ténèbres se déchaînent. Le tonnerre gronde si fort qu'il couvre la voix de l'Avocat qui se résigne à se taire. A l'instant même où il s'apprête à reprendre la parole, c'est au tour des cloches de la cathédrale Saint-Jean, proche du Palais de Justice, de battre comme des folles. Jacques Verges est à nouveau réduit au silence. La scène est si surprenante qu'il en est réduit à sourire. Pour qui sonne le glas ? Jacques Verges tire ses dernières cartouches. Il se déchaîne, hurle, conteste le télex d'Izieu qu'il appelle "télex Klarsfeld" et qualifie de montage et de faux. Il plaide toute la matinée et encore trois heures d'affilées l'après-midi. Ses propos sont de plus en plus agressifs. Il lui faut cependant conclure. Il le fait de façon incantatoire : "Au nom de l'humanité, de la loi, du droit, au nom de la France qui n'a que trop tardé, acquittez sans plus tarder cette victime expiatoire. Si l'humanité attend de vous quelque chose, c'est un acte de raison. Répondez non à toutes les questions..."

Il est 16 h 45. Klaus Barbie était absent pendant les plaidoiries de sa défense. Le Président Cerdini a demandé qu'il soit extrait pour comparaître devant ses juges avant que ceux-ci se retirent pour délibérer. La loi française donne devant les Cours d'Assises la parole en dernier à l'accusé.
Klaus Barbie fait son entrée. Il a vieilli depuis le début du procès. Le Président lui demande s'il souhaite s'exprimer. Sans même attendre la fin de la traduction, il répond "oui, Monsieur le Président, je veux vous dire quelques mots en français". La salle frémit. On se plaît à espérer des explications, des mots d'humanité. De cela, il ne sera pas question. D'une voix fatiguée et presque sans accent, Klaus Barbie déclare : "Je n'ai pas commis la rafle d'Izieu. Je n'ai jamais eu le pouvoir de décider la déportation. J'ai combattu la résistance que je respectais, avec dureté, mais c'était la guerre. Et la guerre c'est fini". Sa déclaration aussi. Quelle est donc l'expression de ses lèvres, alors qu'il se rassoit. Un sourire ? Un rictus ? On ne saura jamais.

Les débats sont clos. La Cour composée de Messieurs André Cerdini, Gérard Becquet et André Picherit se retire en compagnie des neufs jurés, cinq hommes et quatre femmes dont le plus âgé n'a que 51 ans, ce qui signifie qu'il avait huit ans au moment de la libération. Commence la longue attente du verdict. Les heures s'écoulent.

Samedi 4 juillet 0 h 10. La journée a commencé hier matin à 9 H 30. Elle est loin d'être terminée. La foule est immense à l'extérieur du Palais de Justice. La salle est évidemment comble. Les journalistes de la presse écrite et audiovisuelle sont venus des quatre coins de la planète. Chacun a repris sa place. Serge Klarsfeld qui n'avait pas voulu assister à la plaidoirie de Jacques Verges est de retour. L'attente est aussi étouffante que la chaleur. Klaus Barbie est une dernière fois, debout face à nous. Le silence est total, absolu. Le Président Cerdini s'adresse à Klaus Barbie : "A toutes les questions portant sur la culpabilité et les circonstances aggravantes, il a été répondu "oui" à la majorité d'au moins huit voix. A la question 341, portant sur les circonstances atténuantes, il a été répondu "non" à la majorité d'au moins huit voix".

Réclusion criminelle à perpétuité. Jacques Verges est figé.
Le visage de Klaus Barbie ne laisse apparaître aucune émotion. Tout au plus, saisit-on le sourire crispé qu'il lance à sa fille, présente dans la salle. Point de congratulations ni de triomphalisme du côté des parties-civiles. Tout au plus, un immense sentiment de soulagement, de mission accomplie et de justice rendue. Allant chercher de l'air sur les marches du Palais, je suis assailli par les micros et les caméras d'un nombre considérable de journalistes. Leurs flashs m'éblouissent. J'ai le souvenir d'avoir parlé les yeux fermés, comme l'avaient fait tant de témoins au cours du procès. A la question qui m'est posée, je réponds sans hésitation "c'est aux enfants d'Izieu que je pense à l'instant présent. Le verdict de la Cour d'Assises du Rhône leur tient lieu de sépulture".

Ce verdict est également un "sésame" pour juger Bousquet, Legay, Touvier, Papon dont les dossiers sont alors en cours d'instruction. Après avoir jugé le nazi, il devient enfin possible et même indispensable de juger le milicien et les collaborateurs d'Etat. La suite me donnera raison. A quelques mètres de moi, Jacques Verges, qui a refusé de quitter le Palais de justice par une porte dérobée provoque une dernière fois la foule qui lui est hostile. Sa sécurité lui impose de battre en retraite. La foule est toujours stupide. Un Avocat ne doit jamais être identifié à son client, même lorsqu'il fait tout pour...

Au coin de la rue, j'aperçois les jurés qui rentrent chez eux, citoyens ordinaires grâce à qui la force de la loi a triomphé de la loi de la force. Sur la place des Terreaux, le mémorial a été démonté. Il reste les centaines de pages du livre d'or sur lesquelles les visiteurs ont laissé ces témoignages : "on ne devrait pas sortir d'ici avec les mêmes yeux qu'avant". "Pitié, dites-moi que la mémoire sert à quelque chose. Au fond de moi, je suis persuadé que cela reviendra un jour d'inattention. Au secours !" "L'oubli est une forme de complicité. L'oubli c'est d'être des parjures".
Rentrant chez moi à une heure avancée de la nuit, je pense à cette phrase d'Hemingway gravée sur le monument d'Izieu : "Tout homme est un morceau du continent. Une part du tout. La mort d'un homme me diminue parce que je fais partie du genre humain".

Alain Jakubowicz pour Lyon Capitale, juillet 2007.

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