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"L'année 2020 sera sportive" selon le Gouverneur militaire de Lyon

Entretien avec le général de corps d'armée Philippe Loiacono, Gouverneur militaire de Lyon.

Suite à la cérémonie des voeux du Gouverneur militaire de Lyon, Philippe Loiacono, Lyon Capitale s'est entretenu une demi-heure avec celui qui est le conseiller militaire du préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes, préfet de la zone de défense et de sécurité Sud-Est, préfet du Rhône.

Si le titre de Gouverneur militaire est aujourd'hui principalement  honorifique et protocolaire (aboli en 1791 par l'Assemblée constituante puis rétabli sous la Restauration), le général Philippe Loiacono est commandant d'armes de la garnison de Lyon et, à ce titre, est l'autorité militaire compétente pour les relations de service courant entre les armées et les autorités civiles locales. Il est aussi officier général de la zone de défense sud-est et conseiller militaire des préfets de région et de zone - il exerce cette dernière responsabilité dans un double cadre : celui de la participation des armées aux missions de défense et de sécurité civile au profit des populations et celui de la défense opérationnelle du territoire (par exemple, Vigipirate).

Lyon Capitale : En quoi 2020 sera-t-elle "sportive" comme vous l'avez brièvement évoqué lors de vos vœux ?

Philippe Loiacono : Si j'ai qualifié cette année 2020 d'année sportive, c'est pour plusieurs raisons. Tout d'abord, en ce qui concerne les forces armées dont je suis responsable en Auvergne-Rhône-Alpes, nous serons contributeurs dans le cadre du service national universel (SNU) – qui s'adresse, je le rappelle, à tous les jeunes, garçons et filles, sous la forme d'un service civique d'un mois obligatoire entre 16 et 18 ans. Cette année, au plan national, entre 20 000 et 30 000 jeunes, contre 2 000 l'année passée, soit dix à quinze fois plus, participeront à la deuxième édition du service national universel. La région sera donc positivement impactée.

Deuxième point, l'année sera sportive en ce qui concerne l'écosystème Scorpion. Ce système de combat tactique évolutif et flexible se compose de nouveaux matériels, notamment des véhicules blindés Griffon (un véhicule de transport de troupes de nouvelle génération destiné à remplacer le véhicule de l'avant blindé (VAB) au sein de l'armée de terre française, NdlR). Certains de ces véhicules arriveront en Auvergne-Rhône-Alpes au 13e bataillon de chasseurs alpins (13e BCA) et au 93e régiment d’artillerie de montagne (93e RAM). Toujours dans le cadre de cet écosystème Scorpion, la formation rénovée de nos personnels sera renforcée, l'entraînement sera repensé, le commandement sera modernisé car nous avons intégré un système d'information qui va entièrement connecté les systèmes de combat et qui fera que notre armée de terre, et donc les unités d'Auvergne-Rhône-Alpes, une des premières, si ce n’est la première armée de terre européenne. C’est un véritable game changer. C’est en ce sens que 2020 sera sportif.

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Comment l'entraînement des militaires va-t-il évoluer ?

Dans les grandes lignes, cela consiste à revoir le corpus doctrinal, à revoir également la façon dont on va employer l'armement. On est en train de tout repenser.

Le chef d'État-major de l'armée de terre, le général Burkhard, a expliqué que cette intégration du sytème Scorpion sera censé faire passer l'armée de terre du "minitel au smartphone". Cela signifie-t-il que l'armée française était en retard technologique ?

Non, absolument pas. Cet écosystème Scorpion, à la fois programme d'armement et nouveau système d’information de combat, sera un véritable saut générationnel. Nous décidons de passer un cap supplémentaire de façon de maintenir notre supériorité opérationnelle et je dirai de prendre l'ascendant sur un ennemi aujourd'hui conséquent. Quant à la formule "du minitel au smartphone", c'est très certainement pour marquer les esprits. Pour nous, Scorpion, n'est pas tant une révolution qu'un véritable saut générationnel. Et pour autant, les unités de l'armée de terre d'Auvergne-Rhône-Alpes qui en seront dotées devront toujours faire preuve de réversibilité, c'est-à-dire de savoir combattre si le système tombe. C’est le triptyque de notre esprit guerrier que j'essaie de faire cultiver auprès des 25 000 militaires, et agents civils du ministère, présents en Auvergne-Rhône-Alpes et sur lesquels j'ai autorité.

Quel est cet "esprit guerrier" dont vous parlez ?

L'esprit guerrier, c'est trois choses : la tradition, la technologie et la rusticité. D'abord la tradition : l’armée est une statue vivante, pas quelque chose de monolithique, qui ne bouge pas. Au contraire, elle évolue. La technologie, ensuite, nous l’avons avec Scorpion. Enfin, la rusticité, c'est la réversibilité c'est-à-dire d'être capable de continuer à combattre et de prendre l'ascendant sur l'ennemi si le système tombe. Et pour pouvoir y parvenir, il faut la tradition, à savoir les forces morales.

Quel sens les jeunes trouvent-ils à l’armée alors qu’on leur vend, à grand renforts de campagnes publicitaires, des aventures extraordinaires dans le désert ou en hélicoptère ?

Quand des jeunes viennent chez nous pour s'engager, je leur tiens invariablement le même discours : que ce soit dans la marine, dans l’armée de l'air ou dans l'armée de terre, en Auvergne-Rhône-Alpes, si vous venez ici, c'est pour devenir soldat, marin ou aviateur, sous officier ou officier. Vous ne choisirez pas vos missions. Une seule chose est certaine, c’est que votre formation et votre entraînement vous permettront, sans transition aucune, de basculer, pour ce qui est de l'armée de terre en tous cas, du 92 régiment d'infanterie de Clermont-Ferrand, direction les théâtres africains de l'opération Barkhane, à l'opération Sentinelle à Lyon ou dans la région. Et ceci, du jour au lendemain. Pour les marins et les aviateurs, c’est pareil. Il n'y a donc pas de préparation spécifique X ou Y selon qu'on soit affecté à l'opération Sentinelle ou en opérations extérieures : les standards, les critères sont les mêmes.

Toujours lors de vos vœux, vous avez dit que les militaires étaient des "ovnis du quotidien". Qu'avez-vous voulu dire ?

J'observe qu'à l'heure actuelle, chez nous, dans notre institution qu'est l'armée, en Auvergne-Rhône-Alpes, dans les régiments, au sein de la base arienne 942 ou quand les jeunes viennent faire leur préparation marine, on leur dit qu'ici, il n'y a pas d'individualités mais du collectif, on ne propose pas du rêve mais du dépassement, on ne parle pas de facilité mais d'effort, on leur dit "vous avez des écouteurs, vous enlevez les écouteurs". Et quand on discute avec ces jeunes, qui seront peut-être demain sous-officiers ou officiers, visiblement, sans parler de rupture, on sent qu'on est un peu en décalage avec eux. C'est en ce sens que j'ai dit que dans l'armée, on peut apparaître comme des "ovnis du monde du quotidien".

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Une récente étude de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) a montré que le service national universel – promesse de campagne d’Emmanuel Macron – fait apparaître une très forte adhésion des jeunes à leur séjour de cohésion.  Comment expliquez-vous ces premiers résultats ?

Lorsque je me rends en mission de commandement dans les unités des trois armées présentes en Auvergne-Rhône-Alpes, mais également dans les services de santé des armées, ou d'infrastructure de la défense, je constate qu'on a des petits, des grands, des beaux, des moches, que globalement ils viennent de tous les milieux, que toutes les convictions sont à peu près représentées et que sur les couleurs, nous avons absolument toute la palette existante. Ce que je sais aussi, c'est que les gens qui sont chez nous sont heureux d'y être. Lors de ma tournée du 24 décembre au soir auprès des unités Sentinelle de Lyon, une jeune femme issue de l'Établissement public d'insertion de la Défense, qui venait de s'engager depuis environ douze ou quatorze mois, me disait "c'est super car je progresse et je vais pouvoir continuer de l'avant". Je ne peux qu'encourager. L'armée, contrairement peut-être à certaines idées reçues, du moins de certaines personnes, les gens sont contents. Je vous donne un chiffre : dans nos armées, 50 % des officiers sont d'anciens sous-officiers, et plus de 60 % de ces derniers sont issus du rang. Il y a donc une véritable intrication, une véritable continuité d'ADN. On n'est pas différents corps. On est "un". C'est, je pense, ce qui plaît, ce qui donne de la crédibilité. Nous sommes tous en uniforme. Ce mot n'est pas un hasard.

C'est la cohésion qui fait que le "vivre ensemble" fonctionne dans l'armée ?

Je crois. Forcément, il y a de la camaraderie, le goût de l'effort, du sport et peut-être le goût de l'aventure, le fait de se fixer des défis. Et nous, nous accompagnons les soldats, les jeunes cadres qui viennent chez nous. L'armée est porteuse de valeurs, des valeurs somme toute simples : l'égalité, le mérite, l'exemplarité, la confiance, la solidarité, le dépassement de soi, de don de soi, l'altruisme, le fait travailler pour le bien commun, dans l'intérêt général.

Selon un récent rapport du Centre d’analyse du terrorisme, 23 militaires français ont rejoint, depuis 2012, les rangs d’organisations djihadistes en Syrie et en Irak. Même si "la radicalisation islamiste demeure marginale", l’armée constitue une "cible de recrutement stratégique". Quelles mesures l’armée a-t-elle mise en place pour fait face à ce risque ? Pourquoi les forces armées sont-elles globalement étanches à la radicalisation religieuse (et politique) ?

D'une part, toute personne qui souhaite rejoindre les forces armées, l'institution militaire, c'est-à-dire s'engager, fait l'objet d'une enquête administrative et cette enquête administrative aura, tout au long des carrières, des compléments en fonction des niveaux d'habilitation requis. D'autre part, dans nos trois armées d'Auvergne-Rhône-Alpes, au 92e régiment d'infanterie, au 7e régiment du matériel à Lyon, à l'état-major du quartier Général Frères ou encore à la base aérienne du mont Verdun, on commande à la voix. Cela signifie que les gens ne sont pas isolés, qu'il y a toujours un chef d'équipe, un chef de groupe, un lieutenant ou un capitaine qui sont vigilant sur toute modification du comportement, sur tout repli sur soi par exemple. Cela explique très certainement pourquoi nous sommes moins sujet que d'autres aux comportements que vous mentionnez. Pour autant le risque zéro n'existe pas.

Vous avez récemment redonné vie à l’emblématique 99e Régiment d’Infanterie (Sathonay), créé sous la Révolution. À quelles fins ?

C'est le fameux esprit guerrier. Nous avons balayé la haute technologie, nous avons balayé la rusticité, ici on est dans la tradition. Le "neufneuf" héritier du Royale-Deux-Ponts sous l'Ancien régime était le régiment emblématique de Lyon. De très nombreux conscrits lyonnais sont passés au "neufneuf" de Sathonay. Il y a là une sorte de transmission, de passage de relais au sein de ce qui est aujourd'hui un groupement de recrutement et de sélection Sud-Est et qui est désormais gardien des traditions du 99e RI. On est dans le symbole.

En février 2018, lors d'un reportage de Lyon Capitale avec des militaires de l’opération Sentinelle à l’aéroport Saint-Exupéry, une hôtesse de l’air nous confié que les militaires étaient  "comme des anxiolytiques, des tranquillisants dont (on) ne saurait plus se passer". La France et les Français ne vont-ils pas devenir dépendants aux militaires dans les rues ? 

Je ne suis pas en compétence pour répondre à cette question de portée stratégique voire politique. Ce que je peux vous dire c’est qu'ici, depuis que je suis présent sur Auvergne-Rhône-Alpes, le dispositif Sentinelle est la contribution des armées à la lutte contre le terrorisme et que ce dispositif s'adapte en permanence à la menace.

De fait, l’opération Sentinelle doit-elle être perçue comme marquant une rupture stratégique complète ?

Tout jeune de Lyon, de Clermont-Ferrand ou du Teil qui souhaite s’engager dans l'une des trois armées, c’est indubitablement la formation, l'entraînement ad hoc. Il sera ensuite peut-être engagé sur Sentinelle, sur Barkhane ou sur un navire au Liban.

Combien de jeunes s'engagent chaque année dans l'armée ?

On est dans la classe de 25 000 par an, sur l'ensemble des armées, l'équivalent de l'armée en Auvergne-Rhône-Alpes.

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