Le procès Barbie, 20 ans après.

Alain Jakubowicz a accepté, spécialement pour les lecteurs de Lyon Capitale, de réécrire le procès, 20 ans après. A l'époque, Jakubowicz a 34 ans. Il est le plus jeune de la trentaine des avocats des parties civiles. Le Consistoire israélite de France qu'il représente a choisi symboliquement un avocat qui n'a pas connu la guerre.
Alain Jakubowicz racontera chaque semaine dans ces colonnes, et pendant six semaines, une semaine du procès de Klaus Barbie. Ce dernier, surnommé "le boucher de Lyon", est devenu en 1943 chef de la Gestapo à Lyon. Il a torturé et exécuté de nombreux résistants dont Jean Moulin.
Le récit de ce jugement, vu de l'intérieur, est un document historique exceptionnel que nous sommes heureux d'offrir aux lecteurs de lyoncapitale.fr, soucieux de comprendre la douleur et la complexité d'une histoire proche.

"Celui qui a croisé le regard de Barbie ne peut l'oublier".
1ère semaine de procès.
11 mai 1987. Dans la matinée, un mémorial sous chapiteau est inauguré sur la place des Terreaux, face à l'Hôtel de Ville, à l'instigation de l'écrivain Marek Halter. Cube de toile blanche d'une vingtaine de mètres de longueur, il présente dans une galerie des photographies des camps de concentration, des corps amoncelés à la sortie des chambres à gaz, des visages d'enfants derrière des barbelés. Sans légende. Pour ajouter au symbolisme, le mémorial est inauguré par 44 enfants, comme les 44 enfants juifs d'Izieu envoyés à la mort par Klaus Barbie. Derrière Marek Halter, Messieurs Raymond Barre, Michel Noir, Jean Poperen, Francisque Collomb, Maire de Lyon et un conseiller du Président de la République sont les premiers à pénétrer dans la galerie. De l'autre côté de la Saône, des centaines de journalistes de la presse nationale et internationale ont pris possession du quai Romain Rolland. Les camions - studios de télévisions se suivent en file indienne. La ville de Lyon a bien fait les choses, en remettant à chaque journaliste une petite mallette pour leur permettre de découvrir la ville au cours des six semaines que durera le procès. Sur le trottoir, plusieurs centaines de citoyens, de tous âges et de toutes conditions patientent, espérant pouvoir assister à la première audience. La salle des pas perdus de nos 24 colonnes est plus majestueuse que jamais. La justice a mis les moyens pour ce premier procès pour crime contre l'humanité. Rien à voir avec ces gymnases et autres palais des congrès dans lesquels elle se commet parfois de manière indigne pour certains grands procès. La justice ne peut et ne doit être rendue hors les murs des palais qui lui sont consacrés. De nombreuses places ont été réservées au public, rappelant que la justice n'est pas seulement affaire d'initiés.
Chacun prend place. Personnalités et anonymes, "acteurs" et "spectateurs". Michel Noir, qui déclarera quelques jours plus tard dans une tribune du Monde qu'il vaut mieux perdre les élections que perdre son âme, a tenu à être présent. Jeune Avocat, je prends place au banc des parties civiles, au milieu d'illustres Confrères. Le Bâtonnier Bigault du Granrut, Maître Serge Klarsfeld, Roland Dumas, Joe Nordman, Henri Nogueres, Paul Lombard, François La Phuong et tant d'autres encore. Le Procureur Général Truche se trouve derrière nous, assisté du Substitut général Jean-Olivier Viout. Face à nous, Jacques Verges parade. La Cour, présidée par André Cerdini, fait son entrée. Chacun a le sentiment de vivre un grand moment d'histoire et de justice. Après le tirage au sort des jurés, neuf hommes et femmes, pour la plupart nés après la guerre, retendit cette phrase du Président attendue de tous : "je demande au service d'ordre d'introduire l'accusé". L'émotion est palpable. Klaus Barbie fait son apparition. Je suis aussitôt saisi par son regard. Ses yeux d'un bleu d'acier. Je ne comprenais pas comment on pouvait reconnaître un homme après plus de 40 ans. A présent, je comprends. Celui qui a croisé ce regard ne peut l'oublier.
"Accusé, veuillez vous lever". Barbie obtempère. Il demande à s'exprimer en allemand avec l'aide de deux interprètes. A la première question : "Quels sont vos nom et prénom" ª, il répond "Altman Klaus". Le décor est planté. C'est l'identité qu'il avait adoptée en Bolivie après avoir quitté l'Europe avec l'aide de la CIA. Et oui, n'oublions pas que l'on est passé sans désemparer de la seconde guerre mondiale à la guerre froide et que les anciens SS étaient passés maîtres dans le combat contre le bolchévisme. Leurs renseignements étaient précieux pour les services secrets américains. Après les avoir utilisés, ceux-ci les ont aidés à passer en Amérique du Sud où, à l'instar de Barbie, ils n'ont rien renié de leur idéologie, au service des juntes militaires les plus sanguinaires. Pour autant, il n'y a aucun doute sur l'identité de notre homme. C'est bien l'oberstürm-führer SS Klaus Barbie qui a sévi à Lyon de 1942 à 1944, qui se trouve devant nous.
Commence la longue lecture de l'acte d'accusation. Klaus Barbie ne peut plus être jugé pour les faits à raison desquels il a déjà été condamné à mort par contumace en 1952, peine prescrite, plus de vingt ans s'étant écoulée entre cette décision et son retour en France. Il ne sera donc pas question au cours de ce procès de l'affaire de Caluire et de l'assassinat de Jean Moulin, dans lequel Klaus Barbie a pris une part active. Il écoute à présent avec attention l'histoire retracée de sa vie, de son entrée aux jeunesses hitlériennes, de son accession aux fonctions de chef de la section IV du Sipo SD de Lyon, l'évocation de la rafle de la Rue Sainte-Catherine, de celle des enfants d'Izieu, du dernier convoi qui a quitté Lyon le 11 août 1944, faits qui lui sont reprochés et pour lesquels il comparaît devant la Cour d'Assises du Rhône. 11 Août 1944 ! Quelques semaines seulement avant la libération de Lyon, et alors que la défaite de l'armée allemande était consommée, Klaus Barbie n'avait qu'une obsession : envoyer en déportation les derniers prisonniers, juifs et résistants qui croupissaient dans les geôles du fort Montluc. Ses supérieurs ne le considéraient-ils pas comme un "camarade aux performances remarquables et au comportement en tant que SS irréprochable" dont "l'opinion relative à la conception du monde nazi est considérée comme affirmée". En regardant cet homme dans son box d'accusé, on perçoit aisément que derrière "le vieillard éprouvé à qui l'on céderait immédiatement sa place dans le métro ou l'autobus" se cache un homme "solide intellectuellement, habile raisonneur et nullement décidé à reconnaître les crimes qui lui sont reprochés".
Pour l'heure, il laisse œuvrer son Avocat. Jacques Verges est spécialiste de la défense de rupture. Peu de temps avant ce procès, il défendait le terroriste Abdallah devant la Cour d'Assises de Paris. Tout se rejoint, tout s'explique. Abdallah a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. J'ai, en mémoire, ce dessin assassin de Plantu à la une du Monde. On y voit Jacques Verges en robe dans le prétoire faisant de grands gestes : derrière lui, dans le box, Abdallah glisse à l'oreille de Barbie : "non seulement, il est mauvais mais en plus il est cher". Jacques Verges n'est pas mauvais. Il est Jacques Verges. Pour l'heure, il sert de bouclier, prenant un malin plaisir, voire une certaine délectation à attirer les foudres, comme pour les détourner de son client. De provocations en menaces, d'incidents de procédure en moyens dilatoires, on ne voit et entend que Jacques Verges comme si ce procès devenait le sien. L'aboutissement de cette stratégie, vraisemblablement savamment élaborée, viendra dès le troisième jour du procès. En ce mercredi 13 mai, en début d'après-midi, alors que le Président Cerdini achevait l'interrogatoire de son curriculum vitae, Klaus Barbie demandait l'autorisation de lire une déclaration qui venait de lui être remise par son Avocat. Après avoir considéré que sa comparution devant la Cour d'Assises était illégale, il déclarait ne plus vouloir comparaître et demandait à être reconduit à la prison Saint-Joseph, confiant à Maître Verges "le soin de (le) défendre pour l'honneur de la justice". Un véritable séisme venait de s'abattre sur la Cour. Chacun se regardait, frappé d'effroi. Comme souvent au cours de ce procès, c'est le Procureur Général Truche qui résumait le mieux la situation, avec des mots simples, coupant court à l'escalade d'indignation, au demeurant légitime, des Avocats des parties civiles. Il s'adressa à la Cour et aux jurés en ces termes : "Il y a plusieurs façons d'interroger un homme. Il y a celle qui avait cours il y a 45 ans dans cette ville où, évidemment, l'on ne pouvait dire à ceux qui interrogeaient que l'on ne répondrait pas, et que l'on entendait se retirer dans sa cellule. C'est l'honneur de la justice aujourd'hui de donner à un accusé la possibilité de s'exprimer, de questionner les témoins. Mais ici, nous voilà avec Herr Nein, Monsieur Non. Je constate que le nom de Barbie est lourd à porter. Je constate qu'il n'accepte pas de voir en face ce qu'il a fait. Mais il a le droit de ne pas vouloir être là. La procédure française le lui reconnaît. Il reste que c'est lui qui se dérobe. Le nazi triomphant serait-il un nazi honteux qui n'ose pas regarder son passé ?".
Jacques Verges se délecte. Il avait déjà fait le coup au procès Abdallah. Klaus Barbie lui, n'en finit pas de partir, tel un acteur d'opéra. A la suspension d'audience, chacun y va de son commentaire. Au-delà de la consternation, le sentiment prédominant est celui de la crainte de l'inutilité d'un procès qui se tiendrait hors la présence de l'accusé. Les victimes, elles, ont le sentiment qu'on leur vole "leur" procès. Elles l'attendent depuis si longtemps. Après celle de Pierre Truche, une voix s'élève du rang des parties civiles, celle de Maître Henri Nogueres, grand résistant, Président de la Ligue des Droits de l'Homme, pour lequel "ce procès sans la présence de Barbie ne sera pas moins important qu'avec lui. Car avec lui, c'était la perspective d'entendre des mensonges. Son absence nous les épargnera". La suite donnera raison à Maître Nogueres. Et bien au-delà. Car, comme nous le verrons, les témoignages tout au long du procès ont singulièrement gagné en intensité et en émotion grâce à l'absence de l'accusé. Comme si les victimes s'en trouvaient libérées.
Le procès se poursuivait et c'était là l'essentiel. Tout au plus le début de chaque audience se trouvait retardé par l'obligation de dépêcher un Huissier de Justice à la prison Saint-Joseph pour sommer l'accusé de comparaître, enregistrer sa réponse sur procès-verbal et la rapporter à la Cour qui en prenait acte. Ainsi, le veut la procédure. Et il était important qu'elle fut respectée. Ce "cérémonial" quotidien donnait lieu à une singulière compétition entre les Huissiers. A qui ferait le plus vite pour se rendre à la maison d'arrêt et en revenir muni du précieux procès-verbal qui permettait la poursuite des débats. La fin de cette première semaine fut consacrée à l'audition de l'ancien Ministre de l'Intérieur de Bolivie qui avait permis l'arrestation de Klaus Barbie dans son pays et son retour en France et d'un ancien membre des services américains qui l'avait employé en Allemagne après la guerre. Il nous fallait donc attendre la semaine suivante pour entrer dans le vif du sujet avec l'évocation des faits. A l'extérieur du Palais, un homme profitait de ces atermoiements pour distiller son venin. Le sinistre Faurisson, qui avait commencé à "œuvrer" au sein de l'université Lyonnaise, interpellait la foule et distribuait sa prose négationniste sur le quai Romain Rolland. Avant que ne parlent les témoins, il pouvait encore prétendre que les chambres à gaz n'avaient pas existé et que l'extermination des juifs n'était qu'un mensonge. Après, il ne le pourrait plus. Cela seul justifiait l'impérieuse nécessité de ce procès.

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