Centrales nucléaire

Nucléaire : la retraite à 60 ans ?

L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) juge "urgent de se décider" sur le prolongement de la durée de vie jusqu'à 60 ans des centrales nucléaires françaises. En Rhône-Alpes, 6 des 14 réacteurs ont d'ores et déjà passé le cap des 30 ans, un vieillissement qui se traduit par une augmentation des incidents, selon une enquête de Lyon Capitale. Exemple : d'après un document interne à EDF que s'est procuré Mediapart, près de la moitié des centrales françaises sont menacées par l'usure des gaines de combustibles, élément central de la sûreté nucléaire.

Article publié dans le numéro de Lyon Capitale de novembre 2010.

À partir de quand un réacteur nucléaire devient-il trop vieux pour continuer à fonctionner ?
La question n’a jamais eu autant d’échos qu’aujourd’hui. Car le grand check-up des centrales nucléaires a commencé. En mai 2009, le réacteur 1 du Tricastin (Drôme) a ouvert le bal. Suivi, six mois plus tard, d’une des deux tranches de Fessenheim (Haut-Rhin) et, fin octobre 2010, du réacteur n° 2 de la centrale du Bugey, dans l’Ain (lire Au cœur du réacteur).

Par "check-up", on entend une révision intégrale d’une unité de production, qui doit permettre de vérifier le comportement des composants essentiels pour la sûreté. L’objectif est clair : obtenir une autorisation d’exploiter et donc de produire de l’électricité pour dix années supplémentaires. Bref, de prolonger la durée de vie d’une centrale nucléaire.

Le 5 septembre, l’Allemagne, qui avait voté en 2001 la sortie définitive du nucléaire, a finalement accordé un sursis pour 17 réacteurs. Les centrales nucléaires, qui auraient dû s’éteindre les unes après les autres à partir de 2020, obtiendront un répit de 8 ans pour les plus anciennes et de 14 ans pour les plus modernes. Le champion toutes catégories des énergies renouvelables aurait-il lancé le mouvement de la "renaissance du nucléaire", si chère à EDF et Areva ?

EDF : "Une 2CV qui a 35 ans peut très bien rouler. C’est pareil dans le nucléaire"

Oui, si l’on en croit le récent rapport sur "L’avenir de la filière française du nucléaire", de François Roussely, actuel vice-président Europe du Crédit Suisse et ex-PDG d’EDF. Parmi les quinze principales recommandations préconisées : "l’extension de fonctionnement des centrales à 60 ans". Autrement dit, briguer un mandat supplémentaire de trente années. Et se retrouver, en 2040, avec des centrales datant des années 1980. Une perspective qui suscite de vives controverses pour de nombreux experts indépendants.

"Ce n’est pas par hasard si on ne fait pas fonctionner des voitures pendant cinquante ans, explique Mycle Schneider, consultant international sur l’énergie et la politique nucléaire. Quand on pense que Bugey a démarré en 1978, donc conçu au début des années 1970... Vous savez, vous, quelle voiture ont conduite vos parents dans les années 1970 ? Même si on peut tout changer dans une centrale, on ne le fait pas !"

Et Philippe Villers, directeur de la maintenance de la centrale bugiste, de répondre du tac au tac : "Une 2CV qui a 35 ans peut très bien satisfaire au contrôle technique et rouler sur la route. Dans le nucléaire, c’est pareil.”"

Sauf que l’ingénierie nucléaire est autrement plus complexe que la mécanique automobile. Un petit pépin sur une centrale peut vite prendre des proportions démesurées sur l’ensemble de la chaîne de sûreté.

Centrales nucléaire ()

Fissures, fuites et courts-circuits

Or, selon les autorités nucléaires, le cap des 30 ans est le début d’une gestion spécifique du vieillissement. "Le vieillissement physique se traduit essentiellement par deux tendances : une augmentation progressive du nombre d’incidents ou d’événements significatifs tels que fissures, fuites, courts-circuits, etc., et un affaiblissement croissant des matériaux pouvant déclencher des situations accidentelles ou aggraver les conséquences", explique Yves Marignac, expert pour le cabinet antinucléaire Wise-Paris. Philippe Villers tacle : "Un robot d’inspection est envoyé dans la cuve. Il contrôle millimètre carré par millimètre carré le réacteur de l’intérieur. C’est quasiment comme neuf, et ça peut fonctionner à pleine puissance jusqu’à 60 ans."

Bref, le vieillissement des réacteurs reste l’objet de grandes incertitudes. En 2002, dans un rapport scientifique et technique sur le sujet, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) constate, sur le papier, que le vieillissement prévisible des centrales "n’affecte pas les critères de sûreté". Dans la pratique, les choses ne sont pas si simples et l’on observe des “phénomènes d’endommagement inattendus”. La cuve des réacteurs, qui “héberge” l’uranium radioactif, a ainsi été dimensionnée pour résister à l’équivalent de trente années à pleine puissance d’irradiation... EDF s’en défend et met les gros moyens : 170 millions d’euros pour le réacteur n° 2 du Bugey, ajoutés aux 56 millions de maintenance annuelle “courante” sur l’ensemble du site.

Des enjeux financiers colossaux

"Il n’y a pas que l’argent ! peste Alain Bournat, délégué CGT de la centrale. Après les départs à la retraite, il y a eu un renouvellement tardif des compétences : on n’a pas embauché à temps, il n’y a pas eu de transmission des savoirs. Nous, on a déjà tout démonté et tout remonté. On a beau avoir des gammes de travail écrites, ça ne remplacera pas l’expérience de terrain. On avait énormément de gens sur le terrain qui faisaient de la maintenance, ils ont été remplacés par des bac+2 qui font de la surveillance !"

L’argent, quand même, véritable nerf de la guerre. L’enjeu financier est titanesque : c’est quand une centrale nucléaire est vieillissante qu’elle devient enfin rentable, à savoir au bout de 30 ans. Or, l’économie de coût de production de l’électricité avec un réacteur amorti économiquement représente environ 100 millions d’euros par an, notent les sénateurs Claude Birraux et Christian Bataille, de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques*.

Les investissements de la prolongation des centrales sont pourtant très, très lourds : 20 milliards d’euros d’investissement sur la période 2015-2035 pour une extension jusqu’à 60 ans, selon Jean-Marc Miraucourt, directeur adjoint de la division ingénierie nucléaire d’EDF*. Contre 108 à 144 milliards pour tout remplacer à puissance équivalente (à raison de 3 à 4 milliards l’EPR). Le calcul est vite fait.

"Il est intolérable que ce soit EDF qui décide de continuer, gronde la Drômoise Michèle Rivasi, députée européenne d’Europe Écologie et fondatrice de la Criirad**. Le risque est trop grand de laisser le pouvoir aux opérateurs nucléaires, car eux ne voient qu’un intérêt financier. Il y a quelques mois, à Bruxelles, je me suis immiscée dans un repas du lobby nucléaire : ils parlaient de prolonger la durée de vie à 80 ans !"

Et de réfléchir sérieusement à la création d’un groupe de travail européen avec des experts indépendants. Ni pro ni anti.

* Revue Contrôle de l’ASN n° 184 (juillet 2009).

** Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

Au cœur du réacteur

Reportage – Plongée dans l’endroit (artificiel) le plus radioactif de la planète.

Vendredi 10 septembre, 15 heures. Je laisse le ciel bleu du Bugey pour le plafond cireux du “bâtiment des auxiliaires nucléaires”, sas d’entrée dans le réacteur, véritable cœur de la centrale. Le directeur de la maintenance et deux membres du service communication de la centrale m’accompagnent. Afin d’éviter toute contamination des vêtements, un strip-tease quasi intégral est exigé. On me remet un dosimètre électronique qui enregistrera la dose radioactive reçue lors de la visite. Nous sommes en zone nucléaire. Passage en "vestiaire chaud". Je laisse mes chaussons bleus – immédiatement jetés à la poubelle – pour enfiler une paire de chaussettes et des chaussures de sécurité blanches. Je passe un T-shirt siglé "EDF", une blouse en papier bleue, des gants, un masque et un casque. Je suis paré à pousser (on me prévient qu’il faut éviter de laisser traîner les mains) la porte de la "zone contrôlée". Forte odeur d’hôpital. Sur la porte coupe-feu, face à nous : les inscriptions "SAS BR2 NIV + 8M" en bleu et "VOUS ÊTES EN TRANCHE 2" en vert, indiquent notre position. Arrivée dans un sas doté de portes blindées étanches de 20 cm de métal. On entre dans le bâtiment réacteur – les énormes silos en béton qu’on voit de l’extérieur. Les parois circulaires sont couvertes de centaines de tuyaux de toutes tailles, couleur acier chromé.

Exposition : 0,001 mSv

La piscine du bâtiment réacteur. Lorsqu'on charge le combustible de la centrale, l'uraniuml 235, la piscine doit être remplie d'eau borée pour faire office de bouclier face aux radiations très puissantes. La cuve qui contient l'uranium se trouve au fond de la pisicne.

La piscine du bâtiment réacteur. Lorsqu'on charge le combustible de la centrale, l'uraniuml 235, la piscine doit être remplie d'eau borée pour faire office de bouclier face aux radiations très puissantes. La cuve qui contient l'uranium se trouve au fond de la pisicne.

On prend un escalier. Soixante-neuf marches, raides et métalliques, qui mènent au saint des saints. "R2 NIVEAU + 16.00". Une sorte de chambre forte en dôme, immense, où trônent trois gigantesques cylindres de plus de 20 mètres de hauteur pesant chacun 380 tonnes à vide, et où s’étale une piscine de 25 mètres de long et 10 de profondeur. L’eau est d’un bleu de Saxe magnétisant – dû à l’effet Cherenkov : des particules sont émises à très grande vitesse lors des désintégrations radioactives qui se produisent dans le réacteur avant d’être ralenties par l’eau.

Dans un ailleurs, on plongerait volontiers, mais là, dans ce scaphandre bétonné, on aurait plutôt tendance à reculer. Quelques lumières, au fond du bassin, tamisent l’ensemble. Apparaît un trou, d’environ 4 mètres de diamètre. La cuve. C’est ici qu’est plongé l’uranium, le combustible de la centrale. Pour l’heure, l’unité est à l’arrêt pour sa troisième révision décennale – faute de quoi il nous aurait été impossible d’effectuer cette visite –, en vue de l’obtention de l’autorisation de prolongation d’exploitation. Dix minutes plus tard, la redescente est de rigueur – un peu comme sur les sommets himalayens, où il ne faut pas trop s’attarder, sous peine de perdre facilement la tête et la vie. Passages par de multiples portiques pour des contrôles de contamination. Tout est OK. Re-strip-tease. Le dosimètre affiche 0,001 millisievert. L’équivalent d’une cigarette fumée. 18 heures, je retrouve le ciel bleu du Bugey.

Comment ça marche ?

Dans le bâtiment réacteur, sous la piscine qui sert de bouclier contre les radiations, se trouve une cuve de 4 mètres de diamètre, 13 de haut et environ 300 tonnes en acier de 30 centimètres d’épaisseur. C’est à l’intérieur qu’est entreposé l’uranium, le combustible de la centrale. En période de fonctionnement, les calories de l’uranium sont transformées en énergie.
L’eau de la cuve s’échauffe (+300 °C). Pour éviter qu’elle ne boue, elle est maintenue sous pression dans un circuit fermé. L’eau extrait les calories du combustible. On observe alors la libération d’une quantité gigantesque d’énergie. C’est la fission nucléaire. L’eau transmet ensuite sa chaleur à l’eau d’un second circuit fermé. Cet échange de chaleur s’effectue par l’intermédiaire d’un générateur de vapeur (les fameux cylindres). L’eau s’échauffe à son tour et se transforme en vapeur. Cette vapeur fait tourner une turbine qui entraîne l’alternateur qui, au final, produit l’électricité. Après son passage dans la turbine, la vapeur est refroidie, retransformée en eau et renvoyée vers le générateur de vapeur pour un nouveau cycle.

Les centrales nucléaires en Rhône-Alpes

Bugey

> 1978 : démarrage des réacteurs 2 et 3

> 1979 : démarrage des réacteurs 4 et 5

Tricastin

> 1980 : démarrage des réacteurs 1 et 2

> 1981 : démarrage des réacteurs 3 et 4

Saint-Alban

> 1985 : démarrage du réacteur 1

> 1986 : démarrage du réacteur 2

Cruas

> 1984 : démarrage des réacteurs 1 et 2

> 1985 : démarrage des réacteurs 3 et 4

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