Pascal Le Merrer @ Antoine Merlet

Pascal Le Merrer, économiste : "Les États reprennent la main"

Pour l’organisateur des Jéco (les Journées de l’économie qui se tiennent chaque année à l’automne à Lyon), l’épidémie de coronavirus peut changer durablement le monde économique. Pascal Le Merrer pointe un rééquilibrage entre les États et les entreprises. Il se réjouit aussi d’un débat qui fait émerger des solutions “hors cadre”, des positions hétérodoxes. Entretien.

Lyon Capitale : Les économistes ont-ils une idée de l’impact que l’épidémie de coronavirus aura sur l’économie mondiale ?

Pascal Le Merrer : Cette épidémie fait se conjuguer un choc de l’offre avec un choc de la demande. En cela, cette crise est difficilement comparable à celle de 2008 ou de 1929. L’économie tourne avec 25 % de ses capacités industrielles. Les entreprises n’investissent plus et les ménages ont resserré leur consommation sur l’essentiel. C’est la première fois que nous avons ce double choc. En 2008, la crise avait d’abord touché la sphère financière avant de se propager à l’économie réelle. Le chômage était monté progressivement. Avec le confinement, l’activité s’est arrêtée brutalement et les effets sont immédiats. L’organisation internationale du travail estime que l’épidémie risque de mettre 25 millions de salariés au chômage. Aux États-Unis, l’effet a été brutal : 3 millions de chômeurs en une semaine.

Et en France ? Peut-on estimer l’impact du choc ?

L’Insee a effectué un travail historique en publiant sa note de conjoncture qui permet d’avoir une première évaluation des conséquences du coronavirus. Nous pouvons en déduire que le coût macroéconomique d’un mois de confinement, c’est 75 milliards d’euros. Si nous restons confinés 6 à 8 semaines, alors l’impact sera de 150 milliards. Aujourd’hui, les débats portent sur trois scénarios pour cette crise : un choc en V, en U ou en L. Le V, c’est une plongée suivie d’une reprise rapide. Ce qui serait très étonnant. Cela supposerait que les entreprises souffrent peu pendant la crise. Dans le scénario en U, la descente est plus progressive. Vient ensuite une période d’activité basse puis une reprise lente sur deux ou trois trimestres. Cela semble être la tendance naturelle. Les économistes les plus pessimistes partent du principe qu’une partie des entreprises ne se relèveront pas, que le chômage va augmenter et que la récession va s’installer. C’est le scénario en L.

L’économie, notamment en France, était porteuse avant l’apparition de l’épidémie de coronavirus. Pourquoi le scénario en V est-il peu probable ?

Le confinement va se prolonger et un effet cascade est à redouter. Au moment où nous entrons dans le pic de contamination en Europe, le Royaume-Uni et les États-Unis sont touchés par la pandémie. Pour avoir un V, il faudrait que tout le monde reparte en même temps : la Chine, l’Europe et les États-Unis. Le phénomène de cascades va faire émerger des dynamiques régionales. Les économies occidentales sortiront de la crise en juin, trois ou quatre mois après l’Asie. L’économie mondiale repose sur des chaînes de valeurs. À l’époque de la révolution industrielle, nous faisions venir des matières premières que nous transformions avant de les vendre. Aujourd’hui, la chaîne de production est segmentée avec de plus en plus d’étapes. Chaque phase a été localisée là où elle est le plus rentable. C’est le cas par exemple d’un iPhone dont les composants viennent du monde entier. L’industrie automobile fonctionne de la même manière. Et si un pays ne peut plus produire l’un des composants, toute la chaîne est bloquée. L’épidémie de coronavirus en fait la démonstration notamment sur l’industrie pharmaceutique qui fait fabriquer ces principes actifs en Asie pour des raisons de rentabilité et se retrouve aujourd’hui coincée.

L’épidémie peut-elle amener les grands groupes à relocaliser ou à démondialiser ?

Ce serait possible si le monde était très homogène or, il est complexe. Certaines activités industrielles ne peuvent être relocalisées, car nous sommes incapables de les relancer. Fabriquer des composants électroniques en France, ce n’est pas rentable sauf à créer des entreprises d’État subventionnées, ce qui semble impossible aujourd’hui. Mais certaines productions pourraient être régionalisées. Les pays d’Europe centrale aujourd’hui ont des coûts de production inférieurs à la Chine et ils représentent un risque moindre sur l’approvisionnement. Nous pourrions assister à une régionalisation de l’économie, mais pas à la fin de la mondialisation. Cette crise peut toutefois entraîner des changements. Les chaînes de valeurs mondiales qui raisonnaient en profit à court terme vont intégrer ce type de risques. Des stratégies sur un temps plus long qui amèneront à des relocalisations ou à la diminution du nombre d’étapes seront peut-être étudiées.

Beaucoup de chefs d’entreprise disent que l’après sera différent de l’avant…

Cette crise amène de nouveaux comportements. Nous sommes dans un moment où le néolibéralisme et l’hyper mondialisation perdent leur contrôle sur l’économie. Les États reprennent la main avec des signes forts. L’Union européenne a accepté de dépasser l’horizon des 3 % de déficit. Donald Trump a annoncé un plan à deux mille milliards de dollars. C’est presque le PIB de la France. Les États ont débloqué des situations en mettant en place du chômage partiel ou des délais de paiement. Des idées que l’on estimait relevant du passé, des stratégies hétérodoxes deviennent possibles. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, a, par exemple, parlé de nationalisation. On se rend compte que les acteurs publics sont incontournables et que le marché ne peut répondre seul aux problèmes. Un système bancaire piloté par des banques centrales qui rachètent des créances et fournissent des liquidités pour soutenir l’activité économique montre son efficacité. Depuis très longtemps on se dit que la finance marche sur la tête. Normalement, les flux financiers vont de là où ils sont abondants vers là où ils sont rares pour créer de la croissance. Les capitaux devraient aller du nord vers le monde entier. Aujourd’hui, nous constations que l’épargne des pays émergents allait vers les États-Unis dont la dette est détenue en partie par des capitaux chinois. Les investisseurs ne viennent pas vers les dettes des pays européens qui leur semblent plus risquées. Les coronabonds [un grand emprunt européen pour financer un plan de relance, NdlR] pourraient représenter une alternative. C’est le bon moment pour l’Union européenne de montrer qu’elle sert à quelque chose. Cette crise peut faire bouger les lignes. Quand Emmanuel Macron dit qu’il va verser une prime et donner des moyens au monde hospitalier, nous observons que des choses impossibles peuvent devenir une évidence.

Donald Trump a décidé de verser un chèque à l’ensemble des Américains. Cette crise va-t-elle marquer le retour des États dans l’économie ?

Tous les États engagent des plans pour apporter des revenus de substitution à ceux qui perdent leur emploi ou mettent en place du chômage partiel. Le Canada va donner 2 000 dollars à ceux qui perdent leur travail. Sous des formes variées, c’est le débat sur le revenu universel qui revient. Chez les économistes, les théoriciens de la régulation, les hétérodoxes, ont longtemps prêché dans le désert et leur parole est de nouveau audible. Cette crise va déplacer les dogmes avec moins d’interdits. On le voit en Europe avec la fin de la règle des 3 %. L’Italie a déjà nationalisé la compagnie d’aviation Alitalia. L’État anglais assume les pertes du réseau ferroviaire que Margaret Thatcher avait privatisé. La situation actuelle met les multinationales sous tension. Dans cette période, il y a beaucoup d’obstacles à la circulation des biens et services ainsi que des hommes. Les grandes entreprises sont fragilisées. Le néolibéralisme devra faire place à un système plus équilibré. Le débat se limite souvent au simple balancier entre les États et les entrepreneurs, mais pour que le marché fonctionne il faudra aussi associer les corps intermédiaires. Aujourd’hui, les individus veulent être acteurs du système. Nous l’avons vu avec le mouvement des Gilets jaunes. Ils appartenaient à une classe moyenne, qui est la grande perdante de l’hyper mondialisation, et disaient depuis leurs ronds-points qu’ils voulaient être intégrés. C’est une réorganisation sur un temps long qui peut s’ouvrir. Et le temps long, c’est le politique qui l’a.

En 2008, les États avaient volé au secours des banques, mais aujourd’hui, ils semblent toujours aussi vulnérables au monde de la finance. Pourquoi en irait-il différemment cette fois ?

Les banques n’ont pas repris le pouvoir. Elles ne se retrouvent pas dans la situation d’avant 2008. Elles sont beaucoup plus encadrées. Les États les avaient sauvées pour épargner l’économie mondiale au bord de l’asphyxie. Aujourd’hui, la mondialisation est plus fragile. Mais pour les États la question est de savoir s’ils pourront se coordonner face à des multinationales qui sont parfois plus grosses qu’eux. Les États vont sortir de cette crise endettés. La question de la taxation des multinationales va se poser plus fortement. La charge totale des mesures de sauvetage ne devra pas peser uniquement sur les futures générations. En France, ce débat sera difficilement audible, car le niveau de prélèvement est déjà très élevé. Mais il faut aussi se souvenir que pendant le New Deal, Franklin Roosevelt avait décrété des niveaux d’imposition très importants. Il sera plus logique de créer une taxation harmonisée à l’échelle européenne des GAFA plutôt que de dire que ce sont les enfants actuellement en maternelle qui supporteront le poids de cette dette que nous sommes en train de creuser.

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