PHILIPPE FAURE : DEUX HOMMES DE MA VIE S'EN VONT

Etrange coïncidence que la mort de ces deux hommes à quelques jours d'intervalle. J'ai peine à écrire qu'ils sont morts, tant l'un et l'autre faisaient de la vie une sorte de religion. Pour tout dire, l'un et l'autre avaient une forte conscience de ce qu'était la responsabilité d'être vivant.

Brialy, je l'ai connu il y a plus de trente ans. A l'époque, j'avais imaginé un one man show "Maman j'ai peur dans le noir", qu'il programma au Théâtre Hébertot dont il était le directeur. J'étais le "nouveau Coluche !", clamait-il à la terre entière (Coluche n'avait explosé que depuis quatre ou cinq ans). Il m'a emmené faire mes sketches dans toutes les émissions de variété qui existaient ces années-là : TV, radio, les Numéro 1, Sardou, Johnny, Sheila... Il m'a même fait faire un passage à l'Olympia, en 1ère partie d'un spectacle Luis Mariano. J'ai passé presque une année avec lui à "être" ce nouveau Coluche (même Paul Lederman, l'impresario de Coluche, m'avait proposé un contrat...)

Et j'ai aimé cet homme d'une vigueur impensable. On parle beaucoup à son propos d'un charme mélancolique, d'une gaieté légèrement distante, d'une politesse bienvenue, d'une tendre drôlerie. Mais ce qui me reste, c'est décidément sa vigueur, sa robustesse. J'allais presque dire sa brutalité. Il brutalisait le présent et l'avenir. Seul le passé le rendait serein. C'est qu'il désirait tout et tout de suite, tout le monde et les autres. C'est qu'au fond, il rêvait plus de Shakespeare que de Guitry. Sa colère venait de là. Serait-il condamné à être l'interprète de Françoise Dorin ? Il rêvait de Richard III. C'est dire si la vie s'est amusée de lui. Et il s'en est toujours voulu d'être le complice de cette trahison. Il y a cinq ans, il était venu à La Croix-Rousse voir Les Liaisons dangereuses de Laclos, que j'avais adapté. Nous avions passé une soirée étrangement sérieuse et grave. Trente ans plus tard, je réalisais en fait qu'il était un ami. Mon ami. Nous parlâmes d'un Tartuffe à faire ensemble. Il semblait bouleversé à l'idée de jouer Molière. Fragile mais toujours en colère contre lui-même. Au fond, disait-il : ai-je été suffisamment moi-même ? N'ai-je pas trop triché ?

Il est un autre homme qui ne trichait pas. C'est Tsvi Hercberg, qui fut conseiller Théâtre à la Drac Rhône-Alpes. Je l'ai connu il y a plus d' une quinzaine d'années. J'étais jeune compagnie (comme on dit). Nos rapports ne furent pas toujours simples, j'étais passionnel. Derrière une apparence chaleureuse, il avait une stricte et haute idée de sa mission au Ministère de la Culture. Ce n'était pas un fonctionnaire laxiste et résigné. Ses choix étaient nets et précis. Peu de marge de manœuvre pour des zigotos comme moi. Il était présent, bien sûr, quand je pris la direction du Théâtre de la Croix-Rousse, théâtre créé par Jacques Oudot, Patrice Beghain et Michel Noir. Il n'est pas sûr que je fus son candidat de cœur, mais une fois la décision prise, son honnêteté et sa fidélité furent totales. Alors s'installa entre nous une tranquille confiance. Il était heureux de voir mes deux filles quand nous nous croisions sur le marché Saint-Antoine. A ce moment-là, son sourire (presque carnassier) me disait bien ce que les mots ne savent pas dire. Je l'ai eu souvent au téléphone pendant que "se jouait" la création de notre Scène nationale. Je le sentais déçu et malheureux de l'avenir du Ministère de la Culture. Il se sentait trahi, lui le fidèle serviteur de l'Etat, ne comprenant plus très bien quelle cause il servait.

Ces deux hommes si différents au premier abord se rejoignent dans une sorte de sentiment de forte exigence. Il faut tout exiger de la vie, des autres, de la politique, des engagements, de l'art, des artistes. Il faut exiger de ne jamais renoncer, de ne jamais perdre de vue qu'une fois que tout est fini, il ne reste que ce que l'on a donné. Et eux ont donné d'eux-mêmes le meilleur. Je répète actuellement Naissance d'un clown, que je créerai aux Nuits de Fourvière. Ce spectacle-là, je leur offrirai le 7 juillet, jour de la Première, comme un signe dérisoire de mon affection pour eux. Ils seront ce soir-là dans mon cœur de clown.

Philippe Faure est directeur du Théâtre de la Croix-Rousse

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