Récit. Lyon-Maroc : Le Marathon des Sables vécu de l'intérieur

Le Marathon des Sables : plus qu'une course, une traversée quasi méditative au pas de course dans le Sahara marocain.

Le Marathon des Sables est un raid désertique de plus de 230 kilomètres dans le sud du désert marocain, entre Errachidia et Merzouga, réputée pour ses dunes, les plus hautes du Maroc, en complète autonomie alimentaire, à boucler en six étapes de 30 à 90 kilomètres par jour. Plus qu'une course, un rendez-vous avec soi-même.

Un journaliste de Lyon Capitale l'a couru en 39 heures 41 minutes, finissant 296e sur 902 coureurs.  Il raconte.


Les khaima seront le toit des coureurs du Marathon des Sables pendant 6+ nuits

Cela fait un jour et demi, deux nuits, que nous passons sur le bivouac, d'immenses cercles concentriques formés de 144 tentes berbères (les khaima, symboles de l'héritage culturel nomade touareg), arrimées en plein désert.
Nous sommes à Timgaline, au beau milieu du Sahara marocain, à 140 kilomètres à vol d'oiseau de Ouarzazate ("la Porte du désert") : 902 "galériens" répartis en 43 nationalités. Les (seize) Japonais avec les Japonais, les pays nordiques ensemble, etc. Question pratique.
Pourtant au beau milieu des dunes, il n'y a plus de barrière de langue, ni de hiérarchie sociale. Les différences s'évaporent.
Le Marathon des Sables, c'est un retour aux valeurs simples : tu veux consolider ta tente ? Va chercher des pierres. Tu veux manger chaud ? Fais-toi un feu. Tu as une envie pressante ? Va te dissimuler derrière une dune, un acacia ou une touffe d'alfa, l'herbe du désert.

Tribu

L'immense bivouac du marathon des Sables, 20 hectares en plein désert

Quand on a pris terre sur le camp de vingt hectares (il y a aussi toute l'organisation composée de 420 personnes, 120 véhicules 4x4, quads et camions, deux hélicoptères, un camion incinérateur, deux dromadaires, trois tonnes de matériel médical, une station satellite...), le stress accumulé les dernières heures, l'appréhension normale de la terra incognita, se sont dissipés sur-le-champ. Dans cet environnement hostile, où "tout n'est qu'en apparence solitude et dénuement" (Antoine de Saint-Exupéry), le rapprochement entre les huit colocs de khaima est quasi naturel, parce que "quelque chose rayonne en silence" (id.).

Tout le monde fait bloc parce que tout le monde vit la même chose au même moment. Chacun a l'impression de connaître l'Autre depuis toujours. Les  "anciens"  (les finishers, ceux qui ont déjà terminé l'épreuve) conseillent les "bleus"  sur les petites choses du quotidien : des ampoules aux pieds à la confection de la "douche des sables"  en passant par le rinçage du tee-shirt, la privation des siestes l'après-midi sous peine de ne plus trouver le sommeil le soir (les nuis étant déjà assez longues...) et la méthode pour bien consumer ses tablettes de combustible destinées à cuire les repas lyophilisés. Dans le désert, on se recentre sur l'essentiel : boire, mange dormir. Et courir.

Mouvement continu

Le Sahara marocain, terres du Marathon des Sables

Une fois passée cette phase d'acclimatation au désert (avec vérification du matériel obligatoire, des indispensables 2000 calories quotidiennes sous peine de disqualification, de
l'électrocardiogramme de repos), le jour J pointe le bout de ses dunes. Tout le camp l'attendait avec une impatience, fiévreuse, amalgame d'enthousiasme et d'anxiété.
L'arche de départ gonflable flotte comme le cadre d'un tableau posé au beau milieu du désert. Sorte de fenêtre sur l'immensité vertigineuse du Sahara, mais aussi de phare dans cet océan ensablé, l'arche étant l'allégorie de fin d'étape et de retour au bivouac.

L'immobilité apparente du désert cache un mouvement continu. Le désert avance, inexorablement. Ici, tout se meut, subrepticement. L'Homme doit implacablement se mettre en route. Ça n'a rien d'une fuite en avant, c'est un élan naturel, une course contre le temps. Une course pour ne pas perdre pied, pour rester vivant. "Le secret ce ne sont pas les jambes. C’est avoir le courage de sortir et de courir lorsqu’il pleut qu’il y a du vent et de la neige. Lorsque les éclairs s’en prennent aux arbres lorsque les flocons de neige ou l’averse de glace te cinglent les jambes et le corps et te font pleurer. Pour poursuivre tu dois essuyer les larmes pour voir les pierres les murs ou le ciel." Les paroles de Kilian Jornet, l'un des plus grand athlètes de trail-running, dans son live Courir ou mourir, remontent à la surface.

Highway to Hell

Les départs de chaque étape du Marathon des Sables se font à 9h00 du matin, après un briefing et la célébration des anniversaires... et d'une demande en mariage

 

 

 

Il est 8h45. Patrick Bauer, l'organisateur du Marathon des Sables est juché sur le toit d'un jeep. Comme ce sera le cas avant chaque départ d'étape, les premières notes de Highway to Hell, l'une des chansons les plus mythiques de l'histoire du rock, signée du groupe australien AC/DC, font écho au silence assourdissant du désert. Les peurs se dissipent, le stress s'évapore comme les maigres tantièmes de vapeur d'eau dans l'air.
L’"autoroute de l'enfer" ... On peut considérer la course comme les rives du Styx : la chaleur brûlante, le sable instable, la soif transperçante. On peut aussi l'appréhender comme une ponctuation, une évasion dans nos vies monitorées . Question de point de vue. "Vivre facilement, vivre libre / Plus de panneaux stop de limitation de vitesse / Personne ne va me ralentir." La vie, comme dirait Alfred Hitchcock (on se souvient de Burt Reynolds et Harry Dean, paumés au beau milieu du désert, dans Escape to Sonoita), ce n'est pas seulement respirer, c'est aussi avoir le souffle coupé.

C'est ce qui saute sur-le-champ aux yeux : des oueds asséchés, des plateaux caillouteux démesurés, des cordons de dunes à perte de vue, des bosses de sables parsemées d'herbe à chameau, des djebels plus ou moins élevés qu'il faut franchir, des crêtes surplombant d'immenses vallées qu'il faut longer, des gorges sablonneuses, des paysages de tamaris (sorte d'arbuste touffu, endémique du désert sud marocain) et de fech-fech (sable très fin dont la consistance est souvent comparée à celle de la farine).

Mystique

La traversé de dunes est épuisante, physiquement, mais aussi mentalement, les paysages semblant infinis

Il fait 47°C et le faible chergui (vent chaud du Sahara) assèche un peu plus la bouche. Le soleil cuit, littéralement. Les pieds s'enfoncent dans le sable à chaque pas. Lorsque, sur une piste rectiligne de plusieurs kilomètres, on aperçoit les tentes blanches du check-point de l'étape (où entre 1,5 et 3 litres d'eau sont distribués aux coureurs), on apprend à être patient : si tout paraît à portée de foulée, tout est pourtant très éloigné. On peut ainsi passer des heures, en plein cagnard, à courir, courir, sans que "l'oasis"  ne semble se rapprocher. A quoi pense-t-on dans ces moments-là ? La question m'a été posée des dizaines de fois. Je m'interroge encore.

En réalité, on ne pense pas à grand chose. C'est probablement ce qu'on appelle le lâcher prise. On est dans l'instant, on se focalise sur le présent. Ni d'avant, ni d'après, juste l'instant présent. L'imminente immédiateté. L'esprit divague. Il trie des informations, ne garde que celles positives. Il est libre de toute confusion. Tout est accentué aussi : sons, lumières, odeurs (Pline l'Ancien parlait du "parfum sauvage du désert").

A certains moments, c'est même quasiment méditatif. La phrase de Patrick Bauer, organisateur du Marathon des Sables, revient en tête : "tu trouveras des réponses à des questions que tu ne t'étais jamais posées". Le désert a ceci de mystique qu'il en devient une sorte de havre de paix intérieure. Le vertige de l'immensité des lieux s'entrelace d'une irrésistible fascination. L'espace géographique prend une dimension symbolique, quasi spirituelle. Obscur et éblouissant. "L'isolement des premières années du monde" écrit Saint-Exupéry.
J'ai senti, quelques minutes, ce que je crois avoir été une symbiose entre l'âme et l'esprit ; une connexion difficile à expliquer mais qui procure une sensation de bien-être totale et insondable.

Dans l'effort, que la philosophe Isabelle Queval décrit comme "lié à la conscience de soi parce qu'il révèle une résistance à surmonter", on trouve le plaisir, on éprouve la satisfaction, une certaine plénitude. L’effort est un levier de dépassement de soi. Il permet de se rencontrer. De toucher du doigt ses limites. La valeur de l’effort n’est pas tant dans ce qu’il rapporte mais dans ce qu’il permet que l’on devienne. C’est l’effort qui autorise à réaliser nos rêves. L’effort permet de créer des chemins là où il n’y avait rien.

Tempête

Des pentes à 25%, avec corde de rappel pour éviter de tomber en arrière, emportés par le poids du sacss à dos

Celui, abrupt, qui mène aux crêtes du djebel Joua Baba Ali, est superbe. Quelle vue folle ! Il y aussi le passage conduisant au sommet d' El Oftal, particulièrement harassant. Mais le jeu en valait la chandelle, car de là-haut la vue est imprenable sur l'immensurable oued Rheris. Nous sommes vraiment très petits. La montée technique (25%), alternant parties rocheuses et sable, avec corde de rappel pour aider à atteindre le sommet ensablé, a été éprouvante.

Ce jour de troisième étape, les éléments se sont déchaînés à nouveau, avec de violentes rafales de vent. Comme la veille. Le bivouac avait alors été balayé toute la nuit. Serrés les uns contre les autres dans notre tente, ouverte aux quatre vents, les pierres de consolidation n'ayant pas résisté aux assauts répétés de la tempête, nous attendions, emmaillotés dans nos duvets, les yeux protégés de lunettes de soleil et de masques de ski, que la longue, très longue nuit passe.

Le lendemain, groggys de ne pas avoir fermé l'oeil, le bivouac ressemble à un camp de zombies dans The Walking Dead (série horrifique sur Netflix). Corne sur la gazelle, c'est le jour de l'épreuve la plus redoutée. Le juge de paix du Marathon des Sables. 85,8 kilomètres. Les organismes sont fatigués, les regards hagards. Sept check-point à relier – "step by step" a exhorté le speaker lors du briefing matinal –, dix-huit litres d'eau distribués et 10 grammes de sel par jour à prendre en pastilles (avec la transpiration, on perd jusqu'à quinze grammes quotidiens). La déshydratation, c'est le risque (vital) numéro 1 sur le MDS. Maux de tête, vertiges, nausées, élévation de la température corporelle sont les premiers symptômes.

La trouille au ventre

Les paysages du désert sont très variés. Ici, un oasis. Et un peu de fraicheur (toute relative) dans un evironnement très sec et particulièrement chaud (moyenne
de 40°C)

Mon urine est rouge. Je m'affole. En plein désert, les inquiétudes sont exacerbées. La peur prend rapidement le dessus. La trouille au ventre, je poursuis mon allure pénible de 7 km/h jusqu'au prochain ravitaillement, les pensées noires s'accumulant au fil des kilomètres : vais-je devoir arrêter la course, rapatrié d'urgence en France ? Vais-je mourir dans le désert, seul ? CP 2 : une "DocTrotter"  (médecin de l'extrême) me rassure : mon système de filtration est surmené. Il faut que je prenne des pastilles de sel plus souvent et que je boive beaucoup plus par petites gorgées régulières. L'affection passe, à mon grand soulagement. Je me replonge dans ma bulle. J'ai préparé, le matin, deux taboulés aux petits légumes (250 grammes chacun) qui m'apporteront autour de 600 calories. J'ai aussi prévu trois barres énergétiques de 175 calories et quatre compotes énergétiques de 204 calories chacune. Je croise quelques dromadaires, un berger, sa moto et ses 30 chèvres (compter permet de faire passer le temps). L’originalité de cette épreuve, reine, c'est qu'elle se court une partie de la nuit.

En tête-à-tête avec, comme je l'ai lu quelque part, la "densité particulière de silence". On languit l'obscurité au fur et à mesure que la lumière baisse. Oranges et rouges roses sur les dunes ocres. Le ciel s'enténèbre, les milliers d'étoiles émanent de l'azur, un vrai atlas céleste pour celui qui sait le décrypter. J'éteins ma frontale. On ne peut que se figer, bienheureux, devant cette voûte étoilée, spectacle d'immanence spirituelle.
Je mettrai un peu plus de 16 heures à boucler ce Galibier des sables. Minuit passé, j'arrive au camp après dix derniers kilomètres courus à un bon rythme, dans les pas d'un concurrent français, ma frontale montrant d'inquiétants signes d'insuffisance de batterie.

L'arche gonflable du Marathon des Sables, fenêtre sur l'immensité du désert

Sur ce type d'épreuve, l'entraide, la solidarité ne sont pas de vains mots. La course à pied est un sport solidaire mais pas individualiste. Je m'écroule dans la tente, déjà occupée par deux de mes colocs, le temps d’enfiler mon "pyjama". Les autres compères de khaima arriveront, au compte goutte, dans la nuit.

Naufragé volontaire du désert, je franchirai le surlendemain, un (véritable) marathon (de 42,2 km). L'arche blanche plantée sur le sol caillouteux de Merdani, au pied de l'erg Merzouga, après la traversée des mines de plomb à ciel ouvert et le vieux village de M'Fis signe la délivrance. Chaos émotionnel. Les larmes coulent. Ce qui ne te tue pas te rends plus fort. Nous faisons tous "l'expérience de la résurrection", comme l'écrit Etienne Klein, physicien, philosophe des sciences et coureur.

"Un jour, Zeus fit apparaître un bélier ailé. L'animal fut sacrifié mais on prit soin de conserver sa toison d'or. Elle fut offerte au roi de Colchide qui la cloua à un chêne sacré, gardé par un dragon. Bien des années après, en Thessalie ,un jeune homme nommé Jason réclamait le trône que son oncle Pélias avait accaparé. Pélias consentit à rendre le royaume, mais auparavant Jason devait lui rapporter la toison d’or." Cette toison d'or, c'est le Marathon des Sables.

Ce printemps 2022, j'ai laissé ma trace dans le sable. J'y ai déposé aussi autre chose. Un peu d'ego, peut-être. Des angoisses aussi. J'en suis revenu avec un peu de sable dans le cœur. Lors de ma préparation, j'ai lu cette phrase quelque part : "si le désert appauvrit nos existences matérielles, c'est pour mieux enrichir nos esprits."

Remerciements

Je remercie Fiducial (actionnaire de Lyon Capitale) d'avoir sponsorisé une partie de cette aventure.

Je suis également infiniment reconnaissant à Patrick Bauer, créateur et organisateur du Marathon des Sables, pour son invitation et sa bienveillance extraordinaire.

J'ai une pensée spéciale pour Loïc, un ami de mes parents aujourd'hui parti dormir dans le paradis blanc, qui l'avait couru. Il y a une vingtaine d'années, il m'avait parlé du Marathon des Sables des étoiles dans les yeux, le regard perdu vers un ailleurs. C'est lui qui a probablement planté une petite graine de sable en moi.

Finisher en 39h41, 296e sur 902

Mes "frères et soeurs de sables" : Thomas, Jean, Paul, Jean, Guillaume, Ludivine et Frédéric
Mes colocs de khaima du Marathon des Sables en tenue de gala
Paysages du Marathon des Sables
Paysages du Marathon des Sables
Avec les légendes du Marathon des Sables, toujours n°1 et n°2 : les frères Rachid et Mohamed el-Morabity
Avec Patrick Bauer, fondateur et organisateur du Marathon des Sables
Paysages du Marathon des Sables
Paysages du Marathon des Sables
Au menu le soir et le matin : plats lyophilisés. Chaque concurrent a son réchaud ou se fait un feu

 

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