UNE ANNEE CHARNIERE POUR LE BEAUJOLAIS

L'ombre de la crise plane pourtant toujours autant au-dessus des grappes.

Samedi 25 août, il est 9h passé. Le soleil boit les dernières gouttes de rosée matinale. L'effervescence gagne déjà les rangées de vignes. A Saint-Lager (Haut Beaujolais), les viticulteurs ont donné le feu vert aux vendanges, avec onze jours d'avance par rapport à 2006. "Nous sommes sereins, la précocité est un gage de qualité" indique Ghislain de Longevialle, président de l'InterBeaujolais*. Derrière le discours de façade qui se veut rassurant, les viticulteurs vivent dans le doute permanent : arrachage des vignes (1 500 ha sur 22 000), coûts de production trop élevés (9000 euros/ha contre 5000 en moyenne en France), effondrement des cours (-5,5 %) , inadaptation de l'offre et de la demande.
"Il y a, aujourd'hui, entre 20 et 25 % de vignerons en difficulté financière dans le Beaujolais" note Jean-Luc Berger, directeur technique d'ITV France**. Et aux 200 à 300 qui ont mis la clé sous la porte ces trois dernières années, devraient s'ajouter un demi-millier d'ici 2010.
Une gangrène qui ronge lentement l'un des plus gos secteurs économiques de la région, et l'un des fleurons vitivinicole français.
Des coûts de production indécents
A qui la faute ? "On ne sait pas vendre le vin. Historiquement, on n'a jamais demandé aux vignerons de s'intéresser au commerce : le vin se vendait tout seul" continue le patron de l'InterBeaujolais. Aujourd'hui, avec la concurrence des vins du Nouveau Monde, le Beaujolais est en perte de vitesse dans tous les gosiers de la planète.
Le cours du Beaujolais s'effondre : il est tombé à 0,5 euros le litre, trois fois moins que le prix de revient !
En cause, les spécificités même du Beaujolais. "La géographie du vignoble, très en coteaux, fait qu'on est très peu mécanisé, ajouté à cela qu'on a entre 8 et 10 000 pieds à l'hectare, contre 3 000 en moyenne en France... ça coûte donc beaucoup plus cher qu'ailleurs" analyse Bruno Matray, président de l'Union Viticole du Beaujolais***. Arracher, arracher... sauf que, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas forcément les moins bonnes parcelles de vigne qui ont été déracinées ces deux dernières années. Un bon viticulteur qui produit de beaux raisins et qui vinifie bien peut boire la tasse s'il ne sait pas vendre.

Un bon vigneron est un bon commercial
De cette crise, seule une vingtaine de viticulteurs s'en sort très bien. Pierre-Marie Chermette, exploitant au Domaine du Vissoux, à Saint-Vérand, est de ceux-ci. Le seul producteur de Beaujolais à figurer sur la carte du restaurant de Nicolas Le Bec (2 étoiles Michelin) - réputé pour sa très belle cave - a su organiser un système de vente efficace. Il préfigure le viticulteurs de demain : quelqu'un qui maîtrise la qualité de l'ensemble du processus, de l'élaboration du vin à sa commercialisation.
Pour s'en sortir, les vignerons peuvent surfer sur une triple vague : primo, le Beaujolais occupe, après le Champagne, le deuxième rang en terme de notoriété mondiale. Deuxio, la tendance du marché est aux vins faciles à boire, fruités et qui ne "fatiguent" pas. Et tertio, 450 millions de Chinois et d'Indiens auront bientôt un niveau de vie équivalent à celui d'un Européen. 2007 est donc une année charnière pour le Beaujolais.

* L'InterBeaujolais représente tous les acteurs de la filière viticole
beaujolaise.
** Centre technique interprofessionnel de la vigne et du vin.
*** L'UVB est le principal syndicat viticole beaujolais.

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Pierre-Yves Gomez © Antoine Merlet
Pierre-Yves Gomez est économiste, essayiste et professeur à l’EM Lyon, où il dirige l’Institut français de gouvernement des entreprises. Dans L’Esprit malin du capitalisme (Desclée de Brouwer, 2019), il montre comment le capitalisme s’approprie tous les aspects de notre existence et dans quelle mesure il influence nos modes de vie. Entretien.

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