Les Innocents © DR
Les Innocents © DR

En concert à Lyon cette semaine : Les Innocents retrouvés

Après un premier album de reformation en 2015, les Innocents ont livré cette année avec 6 1⁄2 celui d’une complicité et d’une magie pleinement retrouvées : plein d’une douce mélancolie pastorale et de mélodies solaires comme aux premiers jours. À découvrir au Toboggan ce vendredi.

À l’heure d’effectuer leur retour discographique, en 2015, avec Mandarine, vingt ans tout juste après le chef-d’œuvre Post-partum et seize après Les Innocents annonçant la rupture à venir, Jean-Christophe Urbain et Jipé Nataf ont semblé marcher sur des œufs. C’est qu’en plus du public il s’agissait de se réapprivoiser, d’être à bonne distance, de ne pas brusquer les susceptibilités, de retisser le fil d’une amitié pas que musicale aussi chère que délicate, trop fusionnelle pour n’en avoir pas pâti. Le résultat fut sublime mais comme livré en retenue, à l’image d’une pochette où les deux compères semblaient pris sur le vif dans le halo noir et blanc fantomatique d’une photo de famille passée par le temps et craquelée peut-être par d’inévitables querelles. Cet album, les Lennon-McCartney français avaient pris soin de le composer à deux, soucieux de consensus et précautionneux de tout. Cela avait pris un an et demi et Mandarine de sourdre d’une certaine mélancolie, mûrie en demi-teinte, la grâce trempée dans la pudeur d’une première fois réitérée.

Indiens et cow-boys

Le succès commercial fut relatif (30 000 exemplaires) mais l’estime intacte, de la presse comme d’un public qui de nouveau s’est pressé aux quelque 180 concerts donnés dans la foulée – sans doute dans l’espoir non dissimulé d’y entendre les tubes d’antan : Colore, Un homme extraordinaire, L’Autre Finistère, Un monde parfait, Jodie, tous passés en rotation lourde sur les radios françaises. Il fallait en passer par là sans doute pour que Nataf et Urbain puissent accoucher sereinement et d’un jet (à peine six mois) de 6 1⁄2, sixième long format et demi (si l’on comptabilise un mini-album de Noël). Un disque tellement plus lumineux que Mandarine, infiniment pastoral, nettement plus ouvragé, où chacun livre cette fois à l’autre ses visions personnelles comme on jongle autour d’un motif commun. Paradoxalement, ce petit soleil s’ouvre avec le contrariant Quand la nuit tombe, allégorie d’une réconciliation ayant présidé à Mandarine : “et peut-être un beau jour, pourrons-nous gentiment nous surprendre”. Un rapprochement si réussi que les deux musiciens retrouvent l’innocence de l’enfance de leur art, jouant aux indiens et aux cow-boys couverts de fleurs des prairies sur une pochette qui explose de couleurs et sur le single envoyé en éclaireur : Apache, invitation à tailler ensemble la route des grands espaces pop.

Manufacture pop

Où l’on retrouve pleinement la petite manufacture pop – si proche des embardées les plus délicates des Kinks et autres XTC, des orfèvreries de Prefab Sprout, de ce tout qui dépasse la somme des parties, comme chez leurs pairs britons (chez nous largement snobés) Teenage Fanclub –, petite manufacture qui en son temps écoula 600 000 exemplaires de Fous à lier et collecta quatre Victoires de la musique. Car, chez l’artisan, les doigts gardent la mémoire du savoir-faire – savamment entretenu sur de goûteux albums solos et de nombreuses collaborations pour Nataf. Et la complémentarité complice de deux méthodes et deux univers : à Nataf, le long temps, la mélancolie et la poésie languide, à Urbain l’éruption, les mélodies solaires et accroche-cœur ; aux deux, le mérite de faire en sorte qu’on ne distingue pas l’un de l’autre. Deux talents comme un seul homme. “Et peut-être un beau jour pourrons-nous encore nous surprendre”, donc, vœu pieu ici exaucé comme au premier jour par deux inséparables entités jamais aussi brillantes que rassemblées dans leur différence.

Les Innocents – Vendredi 17 janvier à 20h au Toboggan


[Article extrait du cahier Culture de Lyon Capitale n° 795 – Janvier 2020]

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