ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MEIRIEU : "TOUTE OFFRE CULTURELLE ACCROIT DES INEGALITES"

Sur notre site, vous pouvez lire l'intégralité de la lettre de mission, adressée par le président à la ministre de la culture. Nous y attendons vos commentaires, vos idées sur ces réformes. Dans votre hebdo, nous faisons réagir des acteurs lyonnais de la culture. Cette semaine, Philippe Meirieu donne son point de vue sur l'art à l'école. Il est universitaire, responsable pédagogique de la chaîne éducative Cap Canal et auteur de : Une autre télévision est possible !, aux éditions Chronique sociale.

Lyon Capitale : Que pensez-vous des projets présidentiels en matière de culture ?
J'y vois une hypocrisie, une forme de démagogie, des bonnes paroles plutôt qu'un engagement sérieux. Cela dit, c'est un texte bien fait, un constat très habilement présenté. Ce qui est cocasse, c'est qu'il reprend la grande thèse de
Bourdieu selon laquelle "Toute offre culturelle accroît les inégalités".

Bourdieu voulant dire par là, dans les années 50-60, qu'augmenter le nombre de spectacles, de musées n'augmente pas le nombre de spectateurs, mais le nombre d'entrées puisque ce sont toujours les mêmes qui fréquentent la culture. C'est bien une cocasserie de la pensée sarkozienne de reprendre des thèses de gauche, en les retournant.

Pourtant, en tant que pédagogue, vous devriez être ravi qu'il prône le retour de l'éducation artistique à l'école...
C'est, en effet, un vieux serpent de mer. Il faut se souvenir que Jacques Chirac en avait fait la priorité de son premier mandat. Cela s'est très peu concrétisé. De toute façon, sous sa forme actuelle, l'éducation artistique n'est certainement pas la meilleure manière de sensibiliser les enfants à la culture et de les faire goûter aux plaisirs de la création.

Pourquoi ?
Elle est tronçonnée, tributaire de la taylorisation de l'enseignement secondaire français. Par exemple, en collège et au lycée, on dispense une heure d'éducation musicale et une heure d'arts plastiques hebdomadaires. Un prof a, en moyenne, 400 élèves dans sa semaine, ce qui invraisemblable. Nous sommes, en France contrairement à d'autres pays européens, dans un enseignement totalement académique, parfois contreproductif malgré les efforts des enseignants. Cela peut jouer un rôle de repoussoir. Les gamins vivent cela comme une récré puisque, en plus, ce n'est pas pris en compte dans les résultats scolaires.

Il s'était développé, (ce fut érodé et supprimé par la droite au pouvoir), toute une politique d'ateliers, de classe à PAC ( Projets Artistiques et Culturels) qui permettaient aux jeunes de se familiariser avec la démarche artistique et la pratique culturelle. On sait que c'est efficace. Sarkozy n'en parle pas.

Vous critiquez, mais n'y a-t-il rien de positif ?
En fait, je suis surpris et dubitatif quant aux intentions de Sarkozy. Son actuel premier ministre, François Fillon, lorsqu'il était ministre de l'Education nationale a fait voter une loi d'orientation dans laquelle il a supprimé l'éducation artistique et sportive du socle commun de connaissances. Il s'agissait d'un recentrage sur les fondamentaux, au détriment de toute approche sensible et culturelle. Pour moi, l'art et la culture sont des vecteurs fondamentaux de l'apprentissage. Ils doivent s'inscrire dans le projet de l'école comme une dimension centrale.

Donc, vous trouvez du positif...
Il y a, en tout cas, un point intéressant : l'enseignement obligatoire de l'histoire de l'art. Aujourd'hui un certain nombre de jeunes ont du mal à apprécier l'art parce qu'ils ne savent pas le situer dans une trajectoire, ils ne comprennent pas les enjeux, ils ne voient pas les ruptures. Ils ignorent ce qui s'est passé à la Renaissance ou avec les impressionnistes. Un tel enseignement favoriserait une vision globale et pourrait réconcilier certains enfants avec la culture. Il y a, néanmoins, le risque d'une fossilisation alors que l'on doit montrer que l'art est vivant, subversif, passionnant. Je crains que l'histoire de l'art, si elle est enseignée de manière dogmatique, ne soit réduite à une version scolaire de Question pour un champion. Mais discutons-en pour que cela ne ressemble pas à l'éducation sexuelle qui dégoûte les gamins de la sexualité.

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