Littérature : le génocide rwandais ressurgit à Lyon

Jeudi 22 mai, l'écrivain Boubacar Boris Diop était à la librairie L'Esprit livre pour parler de son roman Murambi, le livre des ossements. La rencontre était organisée avec l'association Ibuka, qui lutte pour la mémoire du génocide rwandais de 1994.

Une vingtaine de personnes écoutent, le visage grave. Boubacar Boris Diop, journaliste et écrivain sénégalais, parle du génocide des Tutsis. 100 jours de 1994 au cours desquels plus de 800 000 personnes ont été tuées au Rwanda pour leur appartenance ethnique. L'auteur connaît le pays. Il y est allé et en a tiré le roman Murambi, le livre des ossements.

M. Diop est à Lyon pour les Assises internationales du roman, mais la librairie L'Esprit Livre et l'association de victimes Ibuka ont profité de sa venue. Pour les 20 ans du génocide, ils organisent conjointement des événements sur ce thème, dont une exposition-photo sur les veuves tutsis, visible sur les murs du commerce.

Murambi, lieu de convergence de tous les acteurs du génocide

Murambi se réfère au massacre perpétré dans une ville du sud-ouest du Rwanda. À la mi-avril 1994, un évêque catholique convainc des milliers de Tutsis de se cacher sur le site d'une école en construction, avant de les donner aux milices Interahamwe hutus. Entre 45 000 et 50 000 personnes seront tuées en quelques jours. De nombreux témoignages sur place accablent aussi l'armée française. Présente sur les lieux et convoitant le site pour raison stratégique, elle fermera les yeux et fournira même aux génocidaires des engins de travaux pour enterrer massivement les corps. Avant de tracer un terrain de volleyball sur les fosses communes.

Le livre de Boubacar Boris Diop met en scène successivement plusieurs personnages : un père de famille tutsi, un milicien hutu, un soldat français, un Rwandais absent lors du génocide et revenant au pays quatre ans plus tard… Leurs parcours se rejoignent à Murambi, lieu de convergence de tous les acteurs des événements de 1994. L'auteur explique : "Autant un génocide est un drame collectif, autant il est vécu de manière très personnelle. Il fallait faire cohabiter ces deux dimensions."

Une résidence à Kigali quatre ans après les faits

En 1996, Boubacar Boris Diop est à Lille avec des amis écrivains. Ils se rendent compte que personne n'a réellement parlé du génocide survenu deux ans plus tôt, ou alors en passant à côté des vrais enjeux du désastre. Avec neuf autres auteurs africains francophones, le Sénégalais part en résidence à Kigali en 1998. L'objectif est de participer à tisser la mémoire du génocide, par l'écrit. Neuf livres résulteront de cette expérience en immersion dans un pays encore meurtri. Les Rwandais sont d'abord réticents à la démarche, méfiants face à ces étrangers parlant la langue des soldats de Turquoise*. Puis, les liens se nouent et les acteurs de 1994, souvent pour la première fois, parlent.

Utiliser le roman pour raconter l'horreur

C'est en journaliste que M. Diop parcourt le pays, visite les lieux de massacre, rencontre victimes et bourreaux. Il écoute et s'inspire. Les personnages de Murambi, le livre des ossements sont tous réels, seuls les noms ont été changés. Si l'ouvrage est une fiction dans la forme, son but est didactique. Il ne cherche aucunement à travestir la réalité. "La création romanesque est un jeu avec le lecteur, explique l'auteur à Lyon ce jeudi. Murambi a été très différent, j'ai été rattrapé par l'histoire."

Pour autant, il n'était pas question de faire de l'expérience rwandaise un essai ni une série d'articles journalistiques. Le roman s'imposait. Pour Boubacar Boris Diop, il n'est pas nécessaire de tout montrer de l'horreur pour la dépeindre avec justesse. Au contraire, "les gens détestent être face à l'horrible réalité". L'auteur précise : "Si vous parlez d'histoires épouvantables, vous confortez le lecteur dans son désir que tout est faux. Il y a danger qu'il détourne le regard."

M. Diop croit en la force de la littérature pour dire la vérité et faire vivre la mémoire. Il a remarqué que les Rwandais appréhendent que l'on puisse parler de 1994 sous forme de roman. Ils ne veulent pas d'invention. Qu'ils se rassurent, l'écrivain a trouvé le juste milieu.

* Opération Turquoise est le nom de la mission française menée au Rwanda en 1994 avec l'aval de l'ONU. Ayant comme objectif d'éviter les massacres, ses agissements sur place sont sujets à controverse.
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