Sarah Murcia & Cie © E. Rioufol
Sarah Murcia & Cie © E. Rioufol

Lyon : Sarah Murcia fait entrer les Sex Pistols à l’opéra

Curiosité de ce début d’année, à l’invitation de l’Opéra Underground, le concert de la contrebassiste Sarah Murcia, partie à l’assaut d’un des trésors vénéneux du punk : Nevermind the Bollocks, des Sex Pistols.

L’Opéra Underground aime décidément les classiques. Pas le classique (encore que), mais les classiques. Ces disques qui ont fait l’histoire de la musique populaire. De ceux qu’on emporterait sur une île déserte, pour une raison qui nous appartient ou parce que l’évidence le commande. C’est ainsi que, régulièrement, Underground présente “Le disque du siècle”, sorte de conférence-écoute lors de laquelle un invité, musicien ou simplement mélomane, vient présenter la pierre angulaire de son panthéon discographique personnel.

Avant d’en proposer au public l’écoute intégrale. Mais, ce qui nous importe davantage ici, c’est l’invitation faite à Sarah Murcia, jeune contrebassiste de renom (pensionnaire régulière de l’opéra) que toutes les esthétiques s’arrachent, pour livrer une relecture de l’un des albums emblématiques du XXe siècle : Nevermind the Bollocks, des Sex Pistols. Oh, le spectacle n’est pas une création, Sarah Murcia l’a déjà rodé ailleurs, mais là n’est pas l’important. L’important, c’est cette friction entre la formation composée – avec des musiciens triés sur le volet – et cet album mythique et rugissant.

“Fuck”

Car, de quoi parle-t-on ? Sans doute du disque emblématique du punk, œuvre d’un groupe météorique né entre les rayons de la boutique Sex, ouverte à Londres en 1971 par Malcolm McLaren, qui cherche alors à faire un coup dans l’industrie du disque. Il recrute trois musiciens, auxquels s’ajoute un certain John Lydon, rebaptisé Rotten, dingue et malin comme dix singes, dont la voix sonne à la fois comme une porte qui grince et comme le chat qui est coincé dedans.

Voilà les Sex Pistols, premier groupe de l’histoire à ne pas savoir jouer. Peu importe, c’est le principe du punk et les Pistols font rapidement sensation. Leurs concerts sont des happenings et leur discours un doigt d’honneur adressé à l’Angleterre, à la reine et globalement à tout ce qui a plus de 20 ans. Ici, il s’agit de vivre vite et de mourir jeune, de passer le lendemain au napalm. Et ça marche : lors de leur premier concert, un type horrifié coupe le courant.

Un soir, ils sont les premiers hommes à oser dire “fuck” en direct à la télévision anglaise – pour la jeune génération, cela équivaut à l’exploit de Neil Armstrong sur la Lune. De fait, le groupe ne survit pas longtemps à l’arrivée en 1977 de Sid Vicious, toxicomane aggravé, et au cynisme de McLaren. Un soir de concert au Winterland de San Francisco, Rotten, à bout de nerfs, jette le micro et balance, avant de se barrer : “Vous n’avez pas l’impression qu’on se fout de votre gueule ?” C’en est fini du groupe.

God save the Pistols

Ne reste à ce moment précis qu’un album, Nevermind the Bollocks, qui met un grand coup de chaîne de vélo à l’Angleterre. Comment quatre types qui ne savaient pas jouer il y a cinq minutes ont-ils pu pondre l’un des meilleurs disques de tous les temps ? Avec comme moteur l’énergie d’un désespoir transformé en rage.

Et en osant tout. Le disque s’ouvre sur Holidays in the sun, brûlot contre le tourisme de masse et ses bus de gogos qui vont visiter Bergen-Belsen, puis viennent pêle-mêle Bodies (l’avortement, du point de vue d’un fœtus), God save the Queen (attaque en règle contre la monarchie), l’hymne punk Anarchy in the UK et EMI, charge contre l’éponyme label qui les a virés juste après les avoir signés. La critique est à genoux, le disque platiné dans plusieurs pays (doublement en Angleterre), qui doit beaucoup au charisme démoniaque de Johnny Rotten.

Or, pour juger parfaitement de la qualité d’un disque, le meilleur moyen est souvent de le mettre dans les mains d’autres groupes pour qu’ils le déconstruisent et en livrent leur version. Ce que font Sarah Murcia et son groupe, avec beaucoup de science. Le résultat est impressionnant et démontre à quel point ces morceaux sont intemporels, eux qui chantaient l’impasse d’un possible futur. Il est raisonnable de ne pas en dire plus. Avec l’œuvre des Pistols, c’est encore l’effet de surprise qui est le plus tranchant.

Sarah Murcia / Nevermind the future – Samedi 8 février à 20h à l’opéra de Lyon (Amphi)


[Article extrait du cahier Culture de Lyon Capitale n° 796 – Février 2020]

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